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Lectures 2016
Kenan Gorgün, Détecteur de mes songes, nouvelles, Quadrature, 2016

Gorgün          Douze nouvelles classées, trois par trois, en quatre chapitres correspondant aux quatre éléments. La structure du recueil semble renvoyer à un monde bien organisé et solidement charpenté. Et pourtant, tout est instable dans cet univers labile où l’on se réveille dans le corps d’un autre, où une caméra filme nos rêves, où toutes les données nous concernant peuvent être effacées en une seconde et nous condamner à n’être personne... C’est que la réalité n’est jamais aussi figée qu’on le croit et que le monde, comme les personnages, ont tendance à fuir dans une « entaille du réel ».
          Un des protagonistes de Kenan Gorgün est, comme lui, un écrivain belge d’origine turque, classé dans la science-fiction spéculative à la mode anglo-saxonne. La formule lui convient bien. Derrière la narration, toujours déroutante, parfois humoristique, parfois poétique, il y a une réflexion forte, une dénonciation pamphlétaire du monde que nous vivons et de ce qu’il nous prépare. Dans une langue foisonnante, aux rythmes amples, aux images percutantes (« C’est mon cadavre qui échoua entre les draps »), mais parfois aussi aux clichés déroutants ; une langue qui n’hésite pas à emprunter à tous les registres du langage, des termes populaires au vocabulaire soigné et des anglicismes aux néologismes, il met en scène des personnages perdus dans un monde qu’ils ne connaissent pas. Le principe ressemble à celui des jeux vidéos : le narrateur se retrouve soudain dans la peau d’un autre, dans une situation qu’il ne maîtrise pas, et déduit ce que l’on attend de lui d’indices qu’il doit repérer. Il adopte alors des comportements empiriques, mimétiques, agit comme ceux qui l’entourent, tâtonne par essais et erreurs... Que peut-on faire avec un détecteur de songes qui donne corps à nos rêves ? Que devient un wallon marié à une flamande dans une Belgique en guerre ? Que doit faire un Père Noël embauché pour distribuer des bonbons empoisonnés ? À qui s’adressera le dernier homme sur terre ? Personne ne sait. On improvise.
          Mais le monde n’est pas un jeu vidéo. Le plus souvent, le narrateur doit affronter sa propre perte d’identité. Sa « neutralité virginale » peut se révéler paralysante... ou libératrice. Incapable de fixer son identité dans ses mutations permanentes, il se rend compte qu’il échappe par là aux déterminismes sordides. L’amnésie le libère des appartenances familiales, religieuses, communautaires... Au-delà des racines désormais coupées, il se sent « irréductiblement humain ». Au lecteur de le suivre dans cette expérience de dépersonnalisation... ou non. Mais si l’on n’y parvient pas par sagesse, craignons qu’un jour, des scientifiques réussissent à « faire un sort à toutes les singularités subjectives de nos identités » !
          Souvent, cette perte d’identité vient d’un dédoublement du narrateur, ou de l’auteur lui-même : l’un se retrouve successivement dans la peau d’un terroriste palestinien et d’un soldat israélien (Toute mémoire abolie) ; un autre a loué le corps d’un inconnu dans une « métempsychose scientifiquement contrôlée » (Body Shop) ; une nouvelle entrelace le récit du narrateur et celui de l’historien qui analyse son couple (La vie en retard)... Entre ces deux personnalités se glisse l’« entaille du réel » dans laquelle sombrent les identités.
          Mais ne peut-on aussi y voir le symbole d’une société elle-même sans signe distinctif, souvent désignée par des mots neutres dotés de majuscules : le Système, la Situation, la Crise, la Saturation... Des actions mystérieuses se cachent derrière des mots abstraits : l’opération, la promotion... Sans vision de l’avenir, les hommes ne parviennent à prendre conscience d’eux-mêmes que par des selfies compulsifs — « Alors que sur n’importe quelle page web, la moindre girl nexdoor se webcame jusqu’à l’overdose, ta branlette sous la table a plus de chance que toi de laisser une empreinte sur la terre. » Et au-delà, c’est l’Histoire elle-même qui semble « en voie d’extinction » — dans Silencio, la parole est donnée au dernier être humain au monde, qui a réussi à « tenir » parce qu’il était le plus riche, et qui se retrouve désormais le plus pauvre de tous les hommes, puisque le dernier. Des nouvelles qui tour à tour nous font sourire, nous inquiètent, nous dérangent, mais qui ne laissent pas indifférent.

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Abdelkader Djemaï, La vie (presque) vraie de l’abbé Lambert, roman, Seuil, 2016.

Djemaï           C’était au temps où les prêtres ne répugnaient pas à être maires. Le chanoine Kir fut maire de Dijon, l’abbé Lambert fut maire d’Oran. Le premier aimait le cocktail auquel il a laissé son nom ; le deuxième préférait l’anisette. Mais pour l’anisette, il faut de l’eau, et à Oran, c’était un problème. Mais commençons par le commencement. Oran, avant l’eau. « En ce temps où les calèches tressautaient sur les pavés et où les fiacres étaient joliment décorés, le précieux liquide ne circulait pas dans les canalisations des robinets ou les bornes fontaines, mais dans les rues et sur les boulevards. Depuis des lustres il était transporté par des carrioles et des charrettes aux roues de bois nu ou cerclées de fer. » On implore bien Meriem moute el Ma, Marie la mère de l’eau, mais elle n’a plus mis fin à une sécheresse depuis 1849. Avec soixante-douze jours de pluie par an, Oran ne peut compter que sur une nappe d’eau salée et les experts ont baissé les bras. La sueur et les diarrhées sont les points d’eau les plus naturels.
          Alors l’abbé Lambert... Outre son goût pour l’anisette, l’eau bénite et les baignades en Méditerranée, il entretient un rapport particulier avec l’élément aquatique : il est sourcier, membre de l’Association des ingénieurs civils de France et de l’Association française et internationale des radiesthésistes, auteur d’un livre et d’une pièce de théâtre qui vantent ses talents. Amateur d’autres sources, aussi, moins virginales, du plaisir féminin, souterrain, « vif et cristallin comme l’eau qu’il prenait plaisir à faire jaillir entre les cuisses fraîches et obscures de la terre ». Bref, un personnage haut en couleur, mal vu de la hiérarchie ecclésiastique, défroqué de l’âme mais portant soutane et col raide. Le maire d’Oran a fait appel à lui, en désespoir de cause, pour faire couler l’eau dans la ville. Une promesse de deux millions de francs en cas de succès.
          Le succès est-il là ? Mystère. L’abbé Lambert trouve de l’eau, mais... là où elle était déjà, près de cette nappe phréatique que les experts avaient décrétée à jamais contaminée par le sel. Oui mais... il trouve de l’eau potable. Mystification ? Espoir d’abreuver cent soixante mille habitants ? Réserve qui ne tardera pas à se saliniser si on l’exploite ? Qui sait... Toujours est-il que le maire refuse de verser la somme promise. L’abbé Lambert, furieux, entre dans l’arène politique. Il a le sens de la réclame et de l’autopromotion, gagne l’affection des milieux méprisés par la droite coloniale, Arabes, Juifs, Espagnols. Celui que la population locale appelle Labi Lanbère, le marabout de l’eau, réduit son programme à la fourniture de l’eau et à la paix sociale, fait distribuer gratuitement des bouteilles de « sa » source, et devient une icône. Les femmes stériles viennent toucher sa robe, les hommes l’élisent au conseil communal, puis à la mairie, en 1934, à 34 ans !
          L’histoire alors tourne mal. Maire d’Oran durant la guerre, démis par Pétain, qu’il admire pourtant, il oublie ses idées généreuses et est interné en 1945 dans le camp de Méchéria, puis condamné pour antisémitisme à l’indignité nationale. L’eau n’est toujours pas arrivée à Oran. Elle ne coulera que douze ans après son éviction, mais en partie grâce à une méthode qu’il avait préconisée, lui donnant le statut de précurseur persécuté.
          Il y a dans ce personnage tous les éléments pour devenir un héros de roman picaresque. Trop peut-être. Abdelkader Djemaï ne veut pas en abuser. Son abbé Lambert n’est pas un don Quichotte. Sans doute n’est-il d’ailleur pas le vrai héros de cette histoire. Le héros, c’est Oran, la ville  aux multiples nationalités, qui a fasciné le monde entier depuis des siècles et qui traverse alors une crise économique et politique due à la colonisation. Le récit chatoie d’anecdotes et de digressions qui en font tout le sel. On y croise les personnages historiques qui ont été liés à la ville, de Charles Quint à Robert Houdin en passant par Cervantès. Chaque personnage est étiqueté par une anecdote ou un détail vestimentaire, une cravate bleue ou une marque de cigarette. On y croise le colonel de Neveu, un saint-simonien qui a épousé une Algérienne ou le magnétiseur Gaillard, qui travaille avec une baleine de corset en guise de baguette. C’est vif, coloré, et cela nous ouvre à tous les miracles. On croit presque à l’eau de l’abbé Lambert. La surprise est qu’elle n’arrive pas.
          L’écriture d’Abdelkader Djemaï est faite de ce mélange d’extrême simplicité et de détails familiers ou humoristiques. Il aime les parallélismes saugrenus (« 1932, année où l’État crée les allocations familiales, la société Moulinex le presse-purée et la société Ricard le pastis »), les attelages (« tout en tirant sur sa Bastos et sa cravate »), l’humour pince-sans-rire (« Le téléphone arabe avait bien fonctionné chez les curés »)... Tout cela n’est pas bien sérieux ? Mais cela ne vous rappelle rien, les promesses électorales et le populisme ? Il pourrait y avoir des enjeux plus graves et des échos plus modernes derrière l’histoire (presque vraie) de l’abbé Lambert. Un jeu de mots qui fut fait, l’année dernière, sur Arnaud Montebourg déteint soudain comme un clin d’œil subreptice sur l’habitat social de l’abbé Lambert, l’habitat Lambert... Hasard, ou invitation à lire, derrière le destin fabuleux d’un redoutable tribun, l’éternelle histoire de la démagogie facile ?

Voir aussi : La dernière nuit de l'émir, Un moment d'oubli, Une ville en temps de guerre.

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Guy Boley, Fils du feu, Grasset, 2016.

Boley          « Les dieux ont leurs mystères, les hommes ont leurs légendes » : c'est la légende d'une enfance qui est ici contée, celle d'un narrateur qui, comme l'auteur, deviendra peintre et écrivain après avoir puisé, dans les souvenirs de la forge où il a grandi, ses personnages, ses anecdotes et jusqu'au rythme de ses mots.
           Ce sont d'abord les personnages qui marquent le lecteur, par leur force, leur détermination, et par cet héritage plurimillénaire qu'ils portent le plus naturellement du monde. Ici, la grand-mère, qui épluche les grenouilles à vif, des mêmes mains qui savent se plier à la caresse. Là, le père forgeron et son assistant, Jacky, arrivé un jour sur une moto tellement étrange qu'elle semble sortie de ses mains. Le premier forge un arc de fer si puissant que la flèche tirée ne retombera jamais sur terre. Le second garde en lui « comme un cri des cavernes lorsqu'un premier orage illumina la grotte ». Et puis, la mère, qui sombre dans une douce folie à la mort prématurée d'un enfant, et qui continue à regarder le petit mort vivre et grandir à ses côtés.
          À ces personnages de légende, il fallait un rythme spécifique : Guy Boley l'a cherché dans l'alexandrin, qu'il malaxe en puissantes tirades qui ne craignent pas le lyrisme. « Les scansions de l'enclume forgent l'alexandrin », proclame-t-il d'emblée. Certains romanciers ont en effet été marqués à vie par les récitations de Racine. Je m'en suis souvent plaint en ces colonnes. Il fallait oser le justifier par le rythme des forges. Parfois avec succès. Pas toujours. C'est dommage, car la phrase de Guy Boley n'a pas besoin de se cheviller dans une métrique commode. Lorsqu'elle s'en affranchit, elle trouve son propre rythme, ample ou brisé, mais toujours juste, et les plus beaux passages sont sans conteste ceux où il a réussi à rompre l'envoûtement mécanique de l'alexandrin. Une poésie rude, un humour décapant, un sens inné du récit nous valent alors de superbes pages.
          Par moment, on trouve un peu facile cet humour adolescent qui ne recule pas devant la blague de potache — comme celle de l'homme parti à la recherche de sa bague dans le sexe d'une femme et qui finit par y croiser un hussard qui a perdu son cheval. Patience. Guy Boley sait élever jusqu'au sublime la hantise du gamin devant le ventre féminin. La plaisanterie prend tout son sens dans la conquête de l'identité sexuelle. Jusqu'à la découverte, dans le trou puant des toilettes de l'école, de la vérité fondamentale : « À l'origine du Tout, c'est un ventre de femme ». L'humour se fait plus léger lorsqu'il joue sur la confiance naïve du gosse dans la parole adulte. « Tu périras par le fer » est écrit à la fois dans la Bible et dans les Trois mousquetaires : « Dieu et Alexandre Dumas ne pouvaient pas ensemble se tromper sur une phrase aussi brève et bénigne ». Ou lorsque l'auteur, avec le recul, ironise sur les leçons de catéchisme assénées à grand renfort de chromos ruilantes, « des miracles tenus par quatre punaises, projetés dans des rais de poussière ». La caricature  n'hésite pas devant le grossissement du trait, lorsque l'écrivain évoque les culottes de la voisine aussi grandes que les draps de lit pendus au vent sur la corde à linge. Dans toute cette gamme du comique, le roman est franchement réjouissant.
           Mais il y a aussi des moments de poésie grave, lorsqu'un passage condense soudain les pages qui le précèdent en une image inattendue, lourde de sens. Après les anecdotes humoristiques sur la lessive qui sèche au vent ou le ventre gargantuesque des femmes, le ton s'assombrit d’un coup à la mort du petit frère, tout en restant dans la même thématique, soudain rendue tragique. On décroche du fil à linge un drap pour poser sur le cercueil.  « Il s'inscrira dans  le ciel un rectangle de vide, une absence, un silence plus lourd que tous les draps du monde et plus vaste que ces ventres de femme où tous les chevaux du roi pourraient y boire ensemble. » Toutes les digressions, toutes les audaces se justifient soudain en quelques lignes où le souvenir de l'humour souligne la tragédie. Ce sont ces scènes, qui paraissent d'abord disparates, mais dont les anecdotes se regroupent pour modeler un imaginaire original, qui font la force de ce roman. Le récit prend une dimension épique pour évoquer la bataille entre les deux forgerons, ou le tableau peint dans une nuit d'ivresse. Il peut devenir cruel dans la satire, lorsqu'il raconte le deuil de la mère, cette sobre tenue enfilée par-dessus un désespoir pondéré, que ravagent inconsciemment les paroles affligeantes de condoléances.
          « Riche de mots brillants, de mots volés aux ans, aux embruns et au temps, riche de claques assénées aux toiles et aux pigments », le narrateur s'enivre du simple bonheur d'être en vie, de créer, d'échapper par les couleurs ou par les mots à l'univers terne de la résignation où l'homme n'est plus qu'une ombre qui marche sur son ombre. Ou, peut-être, pour échapper à l'ironie glaçante du double invisible qui le regarde agir, ce Doppelgänger qui hante la littérature et que reconnaîtront tous ceux qui l'ont vu un jour s'asseoir à côté d'eux comme un frère. Depuis qu'il s'est entendu dire « je t'aime » comme dans un film, le narrateur entend toujours derrière lui une voix criant « Coupez ! » Alors, oui, il y a une urgence d'être, d'être soi, soi seul, unifié dans une ivresse qui fait taire les voix intérieures.

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Christine Balbo, Deux nouvelles italiennes, Rhubarbe, 2016.

Balbo          Par sa brièveté, la nouvelle entretient un rapport particulier avec le temps. Ces deux textes regroupés comme un diptyque m'ont conforté dans cette conviction. Toutes deux sont bâties sur un schéma comparable : un temps cyclique (des habitudes qui se constituent d'année en année), une durée continue (un restaurant ou un café où l'on commande la même consommation à la même heure), un événement imprévu qui soudain change le cours habituel du temps. Les deux nouvelles fonctionnent l'une par rapport à l'autre, par des parallélismes, des oppositions ou de légers décalages. Cadre similaire (l'Italie, comme l'indique le titre, mais à Sienne ou sur le lac Majeur), même semi disponibilité des protagonistes, entre vacances et activité artistique (une chanteuse en session musicale, une dessinatrice nourrissant son imaginaire des paysages italiens), ambiguïté des rapports avec une accompagnatrice (petite fille qui accoste l'une à Sienne, marraine octogénaire qui partage les vacances de l'autre), même rôle révélateur d'un animal énigmatique (licorne sur le blason d'une contade du palio à Sienne, paon blanc distraitement dessiné par l'artiste)... De petits détails qui se répondent et se donnent mutuellement sens, jusqu'au prénom d'un serveur, Guido dans les deux nouvelles, qui du coup nous fait penser à un rôle de « guide », de passeur vers l'inconnu. À l'intérieur de chaque nouvelle, les coïncidences sont aussi trop troublantes pour passer inaperçues (deux Dorothée se rencontrent avec le même motif de licorne...). La coïncidence est le point de passage le plus évident entre la durée et l'instant, ente la sensation d'une épaisseur, d'une continuité essentielle dans l'univers, et le hasard d'une rencontre, qu'il faut saisir ou abandonner à jamais.
          Car il y a soudain une brèche dans le temps, un hiatus dans le récit. Un geste brutal (un mime fait semblant de tirer sur un enfant) ou inattendu (un baiser sur la paume), un moment d'exaltation sur la « proue » d'une île en forme de navire, une disparition... La réaction peut être violente (tout se minéralise), indifférente ou inquiète : l'irrémédiable s'est produit. Il ne sera qu'évoqué. Au nombre impair de petits déjeuners, on prend conscience d'une disparition définitive ; le lieu où elle se produit (la proue de l'île) nous en suggère à peine le motif ; le défilé de paons blancs évoquant celui dessiné, puis disparu, envahi par le décor, sur le cahier de la narratrice, suggère des correspondances troublantes. Dans la nouvelle siennoise, deux ruptures temporelles successives ne sont suggérées que par de minuscules changements dans les objets ou les habits. On se rend compte alors que les divers plans de la narration s'entrecroisent : l'impossible est rêvé, l'avenir se projette sur le présent et les âges se confondent. Au rêve du futur répond une résurgence de passé, comme une remontée acide, qui semble prendre racine dans la fondation de Rome ou dans la lignée des artistes passés par le lac Majeur. C'est dans cet affolement du temps que l'action se précipite soudain.
          A-t-on bien compris ce qui s'est passé ? Peut-être, peut-être pas : l'important est qu'on l'ait accepté comme une nécessité narrative. La nouvelle a su imprimer sa logique, qui n'est pas celle de la « réalité », mais celle de la narration. L'exercice est difficile, car il faut donner tous les éléments en focalisant l'intérêt du lecteur sur des détails (l'ornement d'un sac à main) au détriment de ce que d'autres trouveraient essentiel (un chéquier, une carte de crédit, « rien d'important, au fond »). Le temps est comme l'horloge de Sienne, qui n'a qu'une aiguille : on apprend à lire l'heure grâce à celle qui nous manque... Il faut surtout une écriture assurée, suffisamment fluide pour laisser le récit se dérouler à son rythme et capable d'attirer par un mot rare l'attention sur un détail important. Un exercice en l'occurrence parfaitement réussi !

Voir aussi : Les gorges rouges.

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Patricia Castex Menier, Le dernier mot, Poésie en voyage, 2016.

Patricia Castex Menier          Il y a dans la vie des moments qui stupéfient, qui vous laissent sans voix devant le bonheur, la douleur, le malheur extrêmes. La vraie poésie naît alors d’une explosion de silence. Patricia Castex Menier écrit dans ces silences, de ces silences. La naissance (La bien venue), le départ (Bouge tranquille), le choc de la beauté (Passage avec des voix), ou la mort de l’amie, dans ce recueil. Face à ce qui ne peut se dire, les mots creux, parfois, reprennent leur droit, dans les papotages d’après cimetière (« On converse, on colmate. L’indicible rend bavard »). On en oublie les mots forts, les mots denses, ceux qui font sens. La mort. L’amie.
          La poésie, comme un courant électrique, court entre ces deux pôles. Les vingt-huit poèmes de ce recueil commencent tous par les mêmes mots, « la mort » et s’achèvent tous par les mêmes mots, « mon amie ». Et le titre prend tout son sens : Le dernier mot n’est pas le dernier qu’on prononce, le mot glacial et fatal qui met un terme à tout propos, mais le dernier qui s’écrit : amie. Le plateau de la balance retrouve son équilibre. La mort se déploie sournoisement de phrase en phrase, alourdit le plateau du désespoir. Deux mots suffisent à faire contrepoids : « mon amie ».
          Alors, même si ces textes d’une gravité, d’une violence parfois insoutenables affrontent lucidement la « douleur en expansion », les « fils électriques des nerfs », le « fauve aplati derrière un buisson de drogues », je ne veux en retenir que ce dernier mot, « mon amie », qui triomphe de page en page jusqu’au poème final. De ces vingt-huit poèmes écrits au futur antérieur, je ne veux retenir que le dernier d’entre eux, où éclate le présent. De tous ces textes « confiant à la pensée les paroles inaudibles », je ne veux retenir que le dernier, où éclate le mot, le seul vrai, au milieu du silence : le nom de l’amie. De ces phrases résolument écrites à la troisième personne, je ne veux retenir que le possessif obsessionnel (« mon amie »), et le dernier poème où apparaît enfin le pronom de la première personne, « me ». Comme la strette d’une fugue, trois phrases condensent soudain ce que le recueil a tu, ce que la mort a cru briser : « La mort n’aura été que de passage. Sillons creusés, recouverts. Son silence à présent me laisse la terre sous le ciel, le don des larmes, et le nom de mon amie. »
          Oui, la vraie poésie naît d’une certaine qualité de silence.

Voir aussi : Bouge tranquille, Passage avec des voix, X fois la nuit, Suites et fugues.

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Mathias Lair, L'amour hors sol, Serge Safran, 2016.

Lair          L'amour exige-t-il de pousser sur le terreau du couple et de la vie commune, ou peut-il être cultivé « hors sol », comme les tomates, en dehors de toute référence à la vie personnelle des deux protagonistes ? L'expérience est curieusement tentée par le narrateur de ce roman, Frédéric, avec une amie de faculté qu'il retrouve après vingt ans de séparation, Alexia. Des relations complexes s'étaient nouées jadis, en particulier lorsqu'il avait tenté d'établir avec sa femme et elle un ménage à trois. Aussi la nouvelle règle qu'il impose est de s'aimer totalement et sans retenue, mais hors du temps, dans des hôtels à chaque fois différents, sans s'immiscer dans la vie de l'autre. Ruptures de lieu et de temps indispensables pour faire de leurs rencontres des moments uniques, déracinés, tout entiers voués à la jouissance. « Il nous faut un hors lieu, un pays où il n'y a que nous, débarrassés de nos histoires, il faut que nous soyons intégralement nus pour nous rencontrer. »
          Mais si ces moments d'intimité sont totalement coupés de leur présent, ils s'enracinent dans leur passé — Frédéric choisit volontiers des hôtels qu'ils ont déjà fréquentés — ou dans des strates inconscientes de leur personnalité — il en choisit pour les associations d'idées qu'éveille leur nom. Peut-on vraiment se couper de tout pour n'être qu'à l'autre ? C'est un des enjeux de ce roman. Car le narrateur s'interroge en permanence sur son couple et sur les expériences qu'il tente avec Alexia. La relation est intellectualisée — « le moi apparaît quand le soi se regarde » a-t-il appris de la sagesse hindoue ; « nous voilà partis dans un jeu social que j'exècre », note-t-il quand il se rend compte qu'ils apprennent à ne pas dire ce qui pourrait choquer l'autre —au point que le narrateur finit par avouer que son besoin de savoir l'empêche de voir. Comme tout le monde, il a « lu des tas de choses sur la jouissance », mais si l’on sait désormais par les magazines comment faire jouir l'autre, n'est-on pas réduit à devenir l'ustensile de son plaisir ? En fin de compte, ne rien vouloir connaître de l'autre ne nous enferme-t-il pas en nous-mêmes ?
          Le roman pourrait se perdre dans l’intellectualisation du désir, si la distanciation et l'humour ne nous valaient quelques scènes savoureuses et décalées : une crise de furonculose qui met fin à la relation à trois (« l'inconscient est un clown ; plutôt puritain en l'occurrence »), ou lorsqu’Alexia, trop bavarde, se rend soudain compte que Frédéric a insinué deux doigts dans son sexe (« Mais ! qu'est-ce que tu fais ? — Tu le vois bien »). Certains hôtels en mal d'originalité tombent dans la cocasserie — un lavabo en forme d'estomac suivi d'un intestin en plomb, « il n'y a que l'anus qui nous soit épargné ».
          A force de références psychologiques et littéraires — qui culminent dans un duel oratoire à coup de chansons courtoises — ; à force de fuir toute référence à la vie actuelle, la relation trouve son épanouissement ultime dans « l'amour de loin » de Jaufré Rudel, dans l’amour désincarné de Dante et Béatrice, par correspondances (réelles ? imaginaires ?) envoyées d'une retraite alpine dans une zone non couverte par les ondes. Et c'est là que se rejoignent enfin les deux passions du narrateur : la poésie et l'amour. Les plus belles pages de ce roman sont sans doute les lettres qui s'intercalent dans le récit. « T'aimer loin de l'horreur en toi lovée, la beauté un jour dépouillée d'idéal, reconnaître dans le viscère la gargouille de vie où la mort se confond, dans la réversibilité plonger au plus noir, frôler l'avant-vie que tu portes. »  

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Voir aussi : Oublis d'ébloui, Aïeux de misère, Ainsi soit je.

Jean-Pierre Le Goff, Malaise dans la démocratie, Stock, 2016.

Le Goff          Voilà un livre qui, pour étudier le malaise, commence par mettre son lecteur mal à l'aise. Pourquoi pas ? Le malaise est stimulant, et invite à réfléchir, et à répondre. Le malaise, pour le lecteur de gauche, est qu'il peut partager les conclusions de l'auteur (former des élites issues du peuple, partager le patrimoine culturel, mieux défendre la laïcité, promouvoir l'égalité sociale et entre les sexes...), mais que l'analyse de la modernité le fera grincer des dents. Le malaise, pour un lecteur de droite, est qu'il trouvera du grain à moudre dans la critique d'un individualisme post-soixante-huitard et d'une démocratie populiste, mais non dans la conviction qu'on ne peut pour autant revenir à un modèle ancien "autoritaire et hautain". Le malaise, pour le lecteur qui veut se faire un avis impartial, c'est que les analyses sont fines et souvent pertinentes, mais trop hâtivement généralisées pour convaincre réellement. Jean-Pierre Le Goff entend montrer que l'idéologie du changement a souvent consisté à dévaloriser les valeurs ancestrales sous prétexte de s'adapter à la mondialisation et aux mutations technologiques. "Il n'y a pas de progrès sans reste, et ce reste est loin d'être insignifiant." Mais il n'entend pas pour autant faire table rase des acquis du progrès et ressusciter un passé inadapté au monde actuel. On ne peut qu'approuver ce projet, en regrettant toutefois que le temps passé à critiquer les changements sociaux soit bien plus important que l'analyse des modèles anciens : cela donne au livre un ton "antimoderne" à la mode qui dessert ses conclusions.
          Le point de départ de son analyse, c'est mai 68. La dynamique contestataire qu'il a engendrée s'est épuisée selon lui dans un "conformisme de masse" né de cette contestation même. Un nouvel individualisme en est sorti, fait de relativisme culturel, de quête de l'authenticité, de sentimentalisme, de méfiance systématique pour le pouvoir, les valeurs anciennes, la culture européenne. Conséquence : un attrait aveugle pour les cultures alternatives et mondiales, un nouveau moralisme qui refuse les règles de la morale mais s'appuie sur une compassion systématique pour les victimes, la conviction que la légitimité vient nécessairement d'en bas, la confusion entre bonheur et épanouissement individuel. La même révolte anime les jeunes générations, mais à l'aliénation des travailleurs, elles substituent la souffrance individuelle ; à l'analyse des conditions sociales, la psychologie et la morale ; aux luttes collectives, la défense de la victime, quel que soit son droit. En sommes-nous plus heureux pour autant ? Pas même : le règne de l'individu repose sur un modèle idéal intériorisé, qui engendre un stress permanent et la crainte de ne pas être à la hauteur. Le mépris des valeurs traditionnelles engendre une insécurité identitaire et la désinstitutionnalisation abandonne l'individu à lui-même.
          Ce nouvel individualisme n'est pas moins militant, mais différemment, et l'analyse de ce phénomène est sans doute la plus ingénieuse du livre. Un "engagement distancié" se manifeste par la participation à des "campagnes caritatives" ou par des pétitions sur des réseaux sociaux : des gestes simples et rapides qui donnent bonne conscience sans  l'implication lourde et constante dans le militantisme et le bénévolat. On peut désormais penser aux autres en s'occupant mieux de soi, sans sacrifier ses activités. En contrepartie, l'action militante est beaucoup plus dépendante des médias et des pouvoirs publics. S'y ajoute le mythe de la démocratie participative, qui invite à donner en permanence son avis sur tout et n'importe quoi par les sondages, les pétitions, les réseaux sociaux, et même les média traditionnels qui, "rompant avec la déontologie et le professionnalisme qui ont existé dans l'après-guerre", se veulent plus proches du public qu'ils font participer aux émissions et que les présentateurs croient incarner face à leurs invités politiques. Ainsi se nourrit la méfiance du grand public devant tout ce qui vient d'en haut. Ce phénomène se répand bien au-delà des médias et des réseaux sociaux : les "associations victimaires qui s'approprient le magistère de la morale", la multiplication des scandales qui véhiculent l'illusion d'une corruption générale, la place donnée à l'autoévaluation dans l'entreprise comme à l'école : tout concourt à inverser la hiérarchie traditionnelle des valeurs, la "base" étant censée détenir une vérité et un sens moral que les "élites" auraient trahies.
          Encore une fois, l'analyse est fine et souvent pertinente, mais biaisée. Il lui manque un éclairage historique qui la relativise. Le lecteur trop pressé, ou trop partisan, pourrait facilement en conclure que "tout fout l'camp" et que "tout était mieux avant". C'est oublier que les scandales ont toujours existé et se sont multipliés depuis deux siècles grâce à l'apparition de la presse, que les réseaux sociaux ne fonctionnent pas autrement (mais à plus vaste échelle) que les cafés de nouvellistes du XVIIIe siècle qui ont créé l'opinion publique sur les mêmes bases d'émotions manipulées, que les réformateurs du XVIe siècle ont joué sur la même défiance vis-à-vis des élites ("le poisson pourrit par la tête"), que l'insécurité identitaire a succédé à une idéologie identitaire ravageuse à force de nationalisme guerrier, de racisme meurtrier, d'intolérance religieuse, de jacobinisme éhonté...  Non, tout n'allait pas mieux avant : s'il est juste et nécessaire de mettre en garde contre les dérives d'un libertarisme sans contrôle, il faut insister davantage sur ce dont il  nous a libérés.
          Les différents chapitre du livre analysent les dangers de cet individualisme dans les grands domaines qui ont paru à l'auteur "déterminants pour comprendre le malaise que nous vivons" : l'éducation, le monde du travail, la culture, la religion. Quatre domaines qui débordent sur des questions plus vastes : l'éduction renvoie à la famille ; la culture, à "l'extension du domaine de la fête" qui a remplacé la réjouissance sacrée par un divertissement standardisé ; la religion, à la désintermédiation spirituelle qui peut nous libérer de l'emprise des prêtres ou nous mettre à la merci du premier gourou qui passe... Le même fil rouge du nouvel individualisme et d'une participation éparse à la vie sociale, sans implication personnelle, traverse ces chapitres. Avec les mêmes remarques, les réflexions sont tout aussi stimulantes.

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Cyril Dion, Demain, Un nouveau mon de en marche, Partout dans le monde, des solutions existent, d'après le film de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Actes Sud.
Demain
           Voilà sans conteste le livre qu'on espérait lire, après le film qu'on espérait voir. Dans un climat de morosité sinon de catastrophisme, où on nous répète sur tous les tons, du résigné au révolté et de l'exaltation religieuse à l'angoisse existentielle, que le monde arrive à sa fin, que le point de non retour est dépassé, que l'humanité est condamnée, voilà un livre, tiré d'un film qui fit grand bruit voici six mois, qui nous assure que les solutions existent, qu'il suffit de le vouloir, tous ensemble, que cela dépend de chacun de nous, dans notre petit coin, et non des décisions médiatiques des décideurs mondiaux. Oui, ce ton paisible, déterminé, résolument optimiste, tranche sur les discours ambiants.
          Cyril Dion et Mélanie Laurent ont parcouru le monde pour recenser les expériences locales et enregistrer des entretiens avec des scientifiques, des politiciens, des philosophes engagés dans une voie différente. Ils ont balayé tous les domaines qui vivent actuellement une crise grave : l'agriculture, l'énergie, l'économie, l'éducation... Pour chacun d'eux, ils montrent que des solutions alternatives sont possibles, si nous changeons de mentalité, et que ces solutions sont déjà appliquées dans certains pays, dans une ville, dans un petit village. Plutôt que de dénoncer une fois de plus (même s'ils finissent toujours par le faire !) ce qui ne fonctionne pas, ils ont choisi de mettre l'accent sur ce qui marche, sur des initiatives privées à échelle humaine. Si elles faisaient tache d'huile ? Si nous nous en saisissions sans attendre qu'on nous le conseille ou qu'on nous l'impose ? Pourrions-nous, tous ensemble, imposer un changement de valeur et sauver le monde sans Superman ?
          Au Bec-Hallouin, Charles et Perrine pratiquent une permaculture (culture permanente) dans le respect de la nature ; à Todmorden, Pam et Mary décident de planter des potagers sur tous les territoires non cultivés de leur commune. En Suisse, une "Wir banque" a établi une monnaie complémentaire utilisée par 60 000 PME. À Brisol, on imprime une monnaie locale — non sans humour, puisqu'il existe un billet de vingt et une livres... San Francisco vit sans déchets par un système de recyclage bien structuré. Mille initiatives locales, à petite ou grande échelle, nous disent que les choses sont possibles différemment. Qu'attendons-nous pour les rejoindre ?
          Oui, tout est là, tout est possible, et on voudrait y croire. D'où vient alors la difficulté à adhérer totalement à cette révolution des esprits ? Les hésitations sont d'abord liées au parti pris des auteurs de n'interroger que ceux qui sont de leur avis. La persuasion ne s'acquiert que dans le débat contradictoire : aussi convaincants que soient les raisonnements, aussi convaincues que soient les prises de position, ils ont moins de poids que la réfutation d'un discours et que le dialogue honnête avec l'adversaire. Oui, il manque des entretiens avec le PDG de Monsantos, la directrice du FMI, les dirigeants politiques ou patronaux, des scientifiques prônant d'autres solutions, des économistes ultra-libéraux, non pour leur donner une tribune, bien sûr, mais pour connaître leurs positions autrement que par la caricature qu'en font les interlocuteurs privilégiés qui partagent nos idées. Au lieu de cela, on nous propose des analyses certes stimulantes, dans tous les domaines, mais qui vont toutes dans le même sens, souvent redondantes, qui arrivent aux mêmes conclusions en partant des mêmes données. L'accumulation n'est pas une démonstration. Lorsqu'on nous présente une solution qui résout tous nos problèmes "sans aucune exception, sans controverse possible", cela veut bien dire que tout le monde est d'accord ? Sinon, on reste dans l'incantation. Pourquoi, alors, ne pas demander cet accord à tout le monde ? Ce ne sont pas les convaincus qu'il faut convaincre. La conséquence est inévitablement : rejeter la responsabilité sur ceux qui nous dirigent. Comment ? Les règlements sur les semences et la fiscalité empêchent de mettre en appplication des mesures qui s'imposent "sans controverse possible" ? Sommes-nous donc dirigés par des incapables ou des corrompus ? Le sous-entendu (et parfois la réponse explicite) est dangereux.

          Ensuite, il y a un peu trop de despotisme éclairé — qui reste une forme de despotisme — dans ces discours. L'idée de base est pourtant celle d'une démocratie participative et populaire, qui revient comme un leitmotiv dans tous les discours : "La transition doit venir d'en bas" — "power to the people" — "nous ne pouvons pas attendre de l'Etat qu'il nous offre une société idéale" — "nous sommes dans un pays extrêmement centralisé, qui renvoie au chef, à un président omniscient et omnipotent"... Le peuple est idéalement dépositaire d'une tradition ancestrale et universelle, gage d'une sagesse perdue ("C'est un système vieux comme le monde, utilisé depuis des milliers d'années en Chine, en Grèce, chez les Incas, les Mayas"). Il sait d'instinct, d'ailleurs, choisir dans la tradition ce qui est "bien" et ce qui ne l'est pas, selon des critères non préciser (l'agriculture patriarcale venue des Incas, c'est bien ; le système monétaire pratiqué depuis les assyriens, c'est mal). Cette confiance en une sagesse perdue, très romantique, n'en appelle pas moins à imposer de nouvelles règles — car s'il n'y a pas de controverse possible, tout le monde n'applique pas d'instinct les solutions évidentes. Les meilleurs intentions n'échappent donc pas à la nécessité d'imposer une solution commune à un problème commun. "La stratégie est évidente : rendre les choses faciles et obligatoires." Qu'il s'agisse d'amendes ou d'incitations financières, il faut bien qu'une autorité centralisée prenne la décision de la sanction et la mette en application.
          Par exemple ? Nous sommes à présent capables de bâtir des immeubles à énergie zéro. Mais ces nouvelles constructions ne représentent que 1 % du parc global. Pour les généraliser, il faut donc "s'attaquer aux bâtiments existants". Comment ? Faut-il détruire 99 % des maisons, édifices publics, monuments historiques ? Sans doute : les recettes, nous promet-on, seront trois fois plus importantes que l'investissement. Mais qui investira ? Le particulier n'en a pas les moyens : faut-il un État riche et fort pour le faire ? Le système monétaire n'est pas adapté à la nouvelle économie ? "Il faudrait éliminer un certain nombre de règles qui empêchent les gens de faire quelque chose." Mais pour cela, "il faudrait introduire une règle qui permettrait de faire des expériences (...) évidemment il existerait des contrôles, une fiscalité sur ces échanges..." Il ne s'agit donc pas de contester le pouvoir, mais de le changer. Créer des "ateliers constituants" qui vont "élaborer de nouvelles règles communes". Ensuite, quoi qu'on en ait, il faudra des forces de l'ordre pour les faire respecter, et donc une maîtrise de la force publique pour ne pas tomber dans la tyrannie aveugle. Le dernier interlocuteur — celui qui a le dernier mot — est très clair sur cette nécessité d'un changement législatif et constitutionnel. On dépense beaucoup d'énergie à critiquer les gouvernants, explique-t-il, alors qu'il suffit de dire aux dirigeants : "Écoutez, faites ce que vous voulez, sachez simplement qu'à l'extérieur de vos bureaux, de vos centres de conférences, dans le monde entier, des gens se mettent au travail et vivent comme il le faudrait pour stabiliser la températre à moins de 2 degrés." Le propos est clairement politique : il invite aux initiatives individuelles hors cadres légaux, à la construction d'un nouveau monde sans se soucier de l'ancien, et à imposer ces nouvelles conceptions à ceux qui n'auraient pas pris le même virage.

          Enfin, il me semble que cette démarche volontariste exprime une totale indifférence au facteur humain, dans une société qui prétend précisément compter sur une prise de conscience de tous les hommes. Bien sûr, des hommes de bonne volonté, tous ensemble, pourront (pourraient ?) changer les choses. Est-on sûr que la bonne volonté soit la chose la mieux répartie au monde ? Est-on sûr que l'instinct de propriété, l'égoïsme, la quête du bien-être personnel, ne sont pas bien plus fréquents ? L'argent détruit le tissu social. Mais comment convaincra-t-on ceux qui en ont, même (et surtout) en toute petite quantité, de s'en passer ? Certaines dimensions manquent symptomatiquement à ce livre pourtant très complet : la question religieuse, particulièrement redoutable en ces temps de réveil de l'intégrisme, les modèles culturels, qui conditionnent fortement la vie commune, les valeurs sociales, morales, familiales, sources de conflits exacerbés, y compris les questions graves sur la bioéthique et les nouvelles technologies... En fait, tout ce qui fait que l'homme n'est pas seulement là pour survivre. Tout cela fait peut-être partie des vieilles valeurs qui se régleront d'elles-mêmes lorsqu'on aura amélioré nos conditions de vie et notre angoisse du futur. Mais ce sont aussi des valeurs refuges d'autant plus influentes dans l'incertitude actuelle. On a toujours tort de négliger le facteur humain.

            Cette lecture, encore une fois, est particulièrement stimulante, répond à nos questions, nos angoisses, nous incite à agir et nous responsabilise. Je suis prêt à en adopter les principes et les suggestions. Mais en fin de compte, que peut-on en retirer, une fois la phase d'enthousiasme retombée ? Pour les convaincus, des raisons supplémentaires de croire que tout reste possible et, espérons-le, une invitation à commencer tout de suite, à son niveau, le grand changement de mentalité. Mais face aux analyses implacables des divers intervenants, le sentiment, peut-être, que les blocages viennent d'en haut, des politiciens, des multinationales,  des lourdeurs administratives, des conceptions désuètes de la propriété, d'un vieux monde qui maintient son pouvoir en s'opposant aux initiatives innovantes. C'est une petite musique opiniâtre et, dans ce bel optimisme, décourageante. "Les négociations internationales sont une sorte de tache aveugle de nos systèmes démocratiques. La manière dont elles se déroulent, souvent à huit clos, à l'abri des regards extérieurs, prive les citoyens de la capacité d'influencer la décision et dispense les élus de rendre des comptes aux populations." C'est vrai. On ne nous explique pas comment est créée la monnaie, dont 85 % reste virtuelle par le simple jeu des crédits bancaires. C'est sans doute incontestable. Nous sommes dans un "système totalitaire, qui rend les êtres humains dépendants." Je le crois. Tout cela peut créer un sentiment d'impuissance, ou rendre agressif. La formidable énergie des nuits debout et le déferlement des casseurs n'ont rien à voir l'une avec l'autre. Mais ne dérivent-elles pas du même constat, et d'une même analyse ? Pour ceux qui, sincèrement, voudraient croire à ce sursaut citoyen, mais qui ne peuvent souscrire à une analyse volontairement réduite de la situation, ce livre apporte au moins des clés pour comprendre ce qui se passe autour de nous.

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Anastasia Colosimo, Les bûchers de la liberté, Stock, 2016.

Colosimo          Les événement de 2015 ont posé différemment les questions de la liberté d'expression et du blasphème. Après un élan de solidarité mondiale, la France s'est retrouvée isolée dans une définition de la laïcité différente de celle des pays européens et anglo-saxons. Symptomatique a été la réaction de la revue Jésuite, qui, dans un premier temps, témoigne à la fois de sa solidarité avec les caricaturistes assassinés et avec les musulmans qui se sentent persécutés en publiant des dessins de Charlie Hebdo caricaturant le pape. La revue estime en effet que « c'est un signe de force que de pouvoir rire de certains faits de l'institution à laquelle nous appartenons ». Mais après une prise de position du pape François sur la limitation de la liberté d'expression, la revue retire les caricatures de son site. Pour les croyants, de plus en plus, on ne peut pas tourner en dérision la foi des autres. L'attitude n'est pas tout à fait nouvelle : elle se prépare depuis un quart de siècle et a abouti en 2011 à une déclaration universelle des droits de la personne par les religions du monde, signée à Montréal. On s'est alors rendu compte qu'une déclaration des droits des religions serait en bien des points contraire à celle des droits de l'homme. Au nom du respect des cultures, elle admettait en effet l'interdiction des conversions et le devoir pour tout fidèle d'assurer sa réputation.
          Pourquoi cette contradiction, et cet isolement de la France ? Y a-t-il dans notre pays un mépris ou un irrespect particulier du fait religieux, sinon une haine du musulman ? Objectivement non. Les unes de Charlie Hebdo ont fait l'objet d'une analyse pour tenter de mesurer les engagements du journal. De 2005 à 2015, les deux tiers relèvent de l'actualité politique, la majorité des autres étant consacrées à des sujets économiques et sociaux. La religion n'est présente que dans 7 % des couvertures, et 1,3 % concernent l'islam. Ce sont également les politiciens qui ont intenté le plus grand nombre de procès au journal. Mais une analyse détaillée des autres révèle une incompréhension dont nous subissons toujours les conséquences. En 1996, à la demande de l'AGRIF, une « officine activiste », le journal est condamné pour la première fois pour discrimination envers la communauté des catholiques pour avoir invité à guillotiner le pape, mais en 1999, il est relaxé pour avoir dessiné un prêtre donnant la communion à un enfant de chœur par une hostie collée à son sexe en érection. Ce n'est pas le blasphème qui est condamnable, mais l'appel à violence contre une personne déterminée. Dans cette logique, le journal est relaxé en 2006 lorsqu'il publie les caricatures de Mahomet. La justice française est conséquente avec sa jurisprudence. La différence, cependant, c'est qu'en 2006, c'est la grande mosquée de Paris qui a porté plainte, et non une association extrémiste. L'effet n'est pas le même : l'incompréhension devant la décision de relaxe a plus d'écho qu'en 1999.
          Ces constats conduisent l'auteur à établir un point éclairant sur les législations européennes dans ce dernier quart de siècle. L'interdiction du blasphème s'est manifestée par différents biais. Dans les pays qui ont construit leur identité nationale autour d'une confession religieuse (Angleterre, Italie, Grèce...), le vieil arsenal législatif ne protégeait que la religion nationale. En Angleterre, l'interdiction doctrinale (la pénalisation du blasphème en tant que tel) a alors évolué vers la répression de l'offense (ne pas blesser la sensibilité religieuse), ouvrant la porte à un élargissement de la notion de blasphème. Mais lorsque les musulmans, après l'affaire Rushdie, ont voulu élargir le délit à l'ensemble des religions, le résultat a été l'abrogation de la loi. En Italie et en Grèce, la jurisprudence a assoupli les lois.
          D'autres pays, comme l'Autriche ou le Danemark, ont au contraire adopté une législation protégeant toutes les religions reconnues sur leur territoire, voire, comme l'Espagne, protégeant le droit de ne pas croire. Dans ce cas, c'est le sentiment du croyant, ou la paix publique, qui sont protégés, et non pas la religion ou la divinité.
          La France n'a suivi aucune de ces deux tendances et a adopté une forme originale, entendant protéger des personnes réelles et non des entités abstraites. C'est donc la provocation à la haine et à la violence qui est condamnable.
          La législation et la jurisprudence européennes ont entériné ce glissement de la sphère religieuse à la sphère séculière, permettant de condamner le blasphème au nom de la défense de l'ordre, de la protection de la morale et des droits d'autrui. Mais dans un arrêt célèbre, la cour européenne a permis d'entériner la condamnation d'un film que les autrichiens avaient jugé blasphématoire sans que les critères habituels puissent s'appliquer. Elle a pour cela créé un critère nouveau : est condamnable ce qui est « gratuitement offensant », mais non ce qui contribue à un débat d'intérêt public. Ce glissement de législation, qui prend acte de l'impossibilité de définir un « blasphème objectif », a cependant donné une arme redoutable aux particularismes qui entendent faire respecter leur sensibilité.
          La deuxième partie du livre est résolument historique, mais se situe dans la même perspective. Il ne s'agit pas de refaire l'histoire du blasphème entreprise jadis par Alain Cabantous, mais d'étudier la lente dérive du vocabulaire qui a fait passé le blasphème du terrain religieux au terrain social. Anastasia Colosimo montre que depuis toujours, la répression du blasphème, d'apparence théologique, a été un acte politique. C'est la liberté de s'émanciper de la communauté qui est visée, bien plus que la sacralité. Cela a préparé une sorte de blasphème laïc (l'outrage au drapeau ou au président) et la réintroduction du délit de blasphème sous couvert d'incivilité. Cette deuxième partie  trop brève pour l'ampleur du sujet, n'est hélas pas toujours claire.
          La troisième partie reprend un moment la perspective historique en la résumant à la France, mais ne prend son intérêt que dans la passionnante analyse de la loi Pleven (1972), qui réprime la discrimination à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie ou une religion. Cette révolution, estime l'auteur, est alors passée inaperçue. En particulier, la possibilité donnée aux associations de porter plainte au nom d'une communauté est une « erreur impardonnable », un « péché originel » contraire à l'esprit de la Constitution, qui interdit tout intermédiaire entre l'État et les citoyens.
          Les procès se sont alors multipliés dans une « course au blasphème qui ne dit pas son nom ». En 2001, l'acquittement de Michel Houellebecq semble imposer définitivement l'idée qu'il n'y a pas de délit contre une religion ou un dogme, mais uniquement contre des personnes. Et pourtant, en 2004, une publicité montrant une religieuse priant « sainte Capote » est condamnée pour injure envers un groupe de personnes à raison de son appartenance à une religion. L'arrêt est annulé en cassation, mais le mal est fait : l'interprétation subjective d'une scène et de son caractère offensant est au centre des discussions. En 2005, une affiche de la Cène est jugée offensante et condamnée, faisant entrer l'offense à une communauté dans la légisprudence. Une brèche qui ne devait pas passer inaperçue : un an plus tard l'affaire des caricatures de Mahomet donne l'occasion aux musulmans de se doter d'une jurisprudence équivalente. Le tribunal est présidé par le même juge qui a prononcé l'interdiction de l'affiche. Or ce tribunal ne condamne pas Charlie Hebdo, ce qui entraîne dans la communauté musulmane un sentiment d'injustice. Plus grave, peut-être, l'attendu qui suggère que, dans un autre contexte, la décision aurait pu être différente... L'engrenage est alors implacable. Le sentiment d'injustice nourrit une rancœur qui culmine dans les attentats, l'état d'urgence transfère le délit de la loi Pleven du droit de la presse au droit pénal, et la liberté d'expression est sanctionnée « d'une manière tout à fait inédite ».

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François Coupry, Le fou rire de Jésus suivi de Je suis mon propre père, diptyque, éditions Grand West, 2016.

Coupry           Le diptyque est-il un genre littéraire ? Prenons-le comme tel. Deux fictions qui n’ont apparemment rien à voir l’une avec l’autre sont regroupées ici par la volonté de l’auteur. Pourquoi ? Le lecteur pragmatique conclura que chacune d’entre elles était trop courte pour constituer un roman et trop longue pour être baptisée nouvelle. Le lecteur attentif se rappellera que voici dix ans, dans « L’ectoplasme et le gros chat », François Coupry avait défini par trois principes la Nouvelle Fiction, dont il fut un des membres : 1) la fiction crée et engendre le réel, 2) les fictions se reproduisent mutuellement tels deux miroirs face à face, 3) la fiction donne sens.
          Considérons donc, dans un premier temps, ces deux fictions comme deux miroirs face à face. Le premier évoque un entretien secret entre Jésus et Pilate, que ce dernier aurait eu pour mission de transmettre d’époque en époque. Doté pour cela d’une encombrante immortalité, il traverse les âges jusqu’au XXIe siècle, afin de prouver en permanence l’existence de Dieu. Mais à chaque âge, cette preuve absolue doit être réinventée en fonction des nouvelles connaissances. On traverse ainsi toute l’histoire du monde en une centaine de pages : les vingt siècles vécus par le narrateur (qui a dû assumer sept cents identités différentes dans tous les pays du monde), l’histoire de l’humanité depuis la création (dans les souvenirs du Christ), et le futur du monde jusqu’à l’apocalypse (dans une tourbillonnante prophétie de la Vierge). Les trois personnages centraux condensent ainsi avec un humour dévastateur le passé, le présent et l’avenir du monde.
          La seconde fiction est résolument contemporaine, sinon policière. Dans une île déserte, la mère du narrateur, Octavien Hart, a invité huit personnages qui semblent n’avoir aucun rapport les uns avec les autres. Elle annonce à son fils, encore enfant mais déjà vieux, que parmi eux se trouve l’assassin de son père. Ces personnages vont revenir à plusieurs reprises dans la vie du narrateur, remettant à chaque fois en question ses tentatives de comprendre ce qui lui est arrivé ce soir-là.  D’incompatibilité en paradoxe, les personnages démontent et remontent à chaque fois le récit, et la vie du narrateur.
          On aura dans ces impossibles résumés repérés quelques reflets du miroir, en particulier la reprise infinie du récit primordial dans la quête impossible d’une réponse définitive aux questions essentielles : Dieu existe-t-il ? qui suis-je ? Bien d’autres reflets s’offrent à la sagacité du lecteur. Parfois très appuyés. À la mort de Joseph, Jésus découvre ainsi qu’il est son propre père, ce qui, dans sa bouche, ne nous surprend guère : le dogme de la Trinité ne veut-il pas que le Fils soit le Père avec un Saint-Esprit en prime ? Et chacun reconnaît au cœur du premier récit le titre du second. Il ne s’agit pas d’une pirouette. Le paradoxe contient la clé même des deux récits. Le jeu (et la vie en est un) nous oblige à être, simultanément, deux personnes à la fois : l’interprète et le personnage. De même qu’un enfant est réellement le personnage qu’il joue, le temps d’un jeu, le Dieu incarné est à la fois ce qu’il est et ce qu’il n’est pas, humain et divin. Et Octavien Hart, que l’on a forcé à jouer sa vie pour survivre à sa maladie, est le personnage de son propre récit, lui-même et son père.
          Cette dualité fondamentale, qui fait de chaque homme un acteur de sa propre vie et de celle des autres, explique le recours constant au paradoxe narratif. Comme il est impossible d’exister deux fois en même temps, l’une des deux identités doit disparaître pour que l’autre puisse vivre. Ici encore, vingt siècles de christianisme nous ont familiarisés avec cette idée, que développe le premier récit : un Dieu incarné doit oublier d’être Dieu pour devenir un homme ; et cet homme doit mourir pour découvrir qu’il ne peut pas mourir. Ce jeu de « qui perd gagne » se prolonge macabrement dans le second récit : pour tuer Octavien Hart, les huit acteurs qui constituent son univers n’ont qu’à se tuer eux-mêmes. Ainsi se vérifie le deuxième principe par lequel François Coupry définissait la Nouvelle Fiction : la fiction précède le réel, qu’elle engendre. De fait, le Christ révèle à Pilate ce qui ne sera compris que deux mille ans plus tard, et Octavien Hart découvre un pli scellé en 1957 qui décrit tout ce qu’il a vécu depuis...
          Et le sens, dans tout cela ? Car la fiction donne sens, n’oublions pas le troisième principe. Si l’on comprend le mot comme une ligne droite menant à une signification univoque, autant refermer le livre à la première contradiction. Car le vrai sens de la fiction, c’est qu’il n’y en a pas, mais que nous devons sans cesse en chercher un, le réinventer, l’adapter aux circonstances. L’écrivain doit écrire ce qu’on attend de lui, faute de quoi, personne ne le croira. Pilate s’en rend compte lorsqu’il traverse une Histoire qui n’a rien à voir avec la version officielle. Il sait, lui, que Marie Stuart n’a jamais été exécutée et que les Romains de l’antiquité n’avaient pas tous des dents pourries. Mais s’il le dit, on le traitera d’affabulateur. Sans doute est-ce ce qui arrive au Christ : le récit de la création du monde tel qu’il le fait à Pilate n’est crédible que si l’on connaît le big-bang et les thèses de Darwin. Il ne peut le révéler à l’antiquité juive et le confie à Pilate — de même que, dans le second récit, le récit fondateur est confié à la Société des Gens de Lettres ! Mais le récit confié à Pilate est fuyant : à chaque découverte scientifique, le message doit s’adapter au monde dans lequel il vit. La vraie révélation, c’est qu’il n’y a pas de révélation définitive, et tant pis pour le besoin de logique du lecteur.
          À moins que... Une ultime pirouette donne un peu d’oxygène aux lecteurs perplexes. Que deviennent toutes ces idées brassées et rejetées, ces récits qui s’entremêlent et se contredisent ? « Ces pensées humaines qui persistent après la mort, il n’est pas exclu que je les réunisse en une sorte de paradis », rêve le Christ. Et Octavien Hart ouvrira son appartement romain à tous les personnages de fiction dans une scène épique et délirante : libre à nous d’y voir la réalisation de ce paradis.
          Ne quittons pas ce livre sans un coup de chapeau (celui des boyards russes, plus hauts que des coupoles !) à Christine Bini, qui non seulement relève le défi de donner en cinq pages un peu de cohérence à ces deux récits, mais en outre de les réintégrer dans l’œuvre de François Coupry ! « Dans les deux cas, la fiction invente et engendre un dieu, ou le dérèglement mondial. À moins que ce soit la même chose... »
          On aime ou on déteste François Coupry. Moi, je l’aime. Et je peux dire qu’en 130 pages, on tient un des tout grands François Coupry. Ce qui ne rassurera peut-être pas ceux qui le détestent. Et puis, en toute honêteté, un aveu : j’ai fourni à François Coupry un des personnages qui « racontent » Octavien Hart, et il m’a dédié le premier récit. Mon avis n’est peut-être pas tout à fait objectif : mais il est sincère.

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Voir aussi : Les trois coups du cavalier chinois ; Les souterrains de l'Histoire; Où est le vrai Louis XVI ?; La femme future; Le grand cirque du cavalier chinois, Zeus et la bêtise humaine.

Jean Delumeau, L'avenir de Dieu, CNRS Editions, 2016.

Delumeau          Jean Delumeau est un des derniers "monstres sacrés" dans le domaine de l'histoire des mentalités qui a connu son apogée dans les dernières décennies du XXe siècle. Ses monographies sur le péché et la peur, sur l'histoire des jésuites, sur l'histoire du paradis... sont restées des modèles du genre. Enseignant l'histoire des mentalités religieuses dans l'Occident moderne au Collège de France, il est tout naturellement devenu "l'historien du croire". Sa foi chrétienne s'est exprimée dans des entretiens et des essais. Les rapports entre les deux — le métier d'historien et l'engagement chrétien — ont fait l'objet d'une réflexion dans laquelle il a engagé vingt-quatre historiens chrétiens en 1996 sous le titre L'historien et la foi. Nos convictions religieuses ont-elles influencé notre pratique de l'histoire ? leur a-t-il alors demandé. La réponse qu'il entendait donner à cette question faisait apparaître un troisième terme complémentaire : la modernité. L'histoire — formidable vecteur de tolérance — peut-elle engager le chrétien dans une réflexion sur l'adaptation du christianisme au monde moderne ? La question est cruciale pour les chrétiens ; elle met mal à l'aise l'historien. La confusion entre le sujet analysant et l'objet de son analyse est une des dérives des sciences sociales de ces dernières décennies. L'idée que seul celui qui est concerné par son sujet peut le décrire selon ses propres critères entraîne une confusion des genres pernicieuse. Dans Au fondement des sociétés humaines, Maurice Godelier s'était plaint de cette tendance en sociologie et avait appelé à oublier son moi intime tout autant que son moi social afin de développer un moi cognitif, qui nous permette d’accéder à la connaissance impartiale. La question est aussi essentielle en histoire.
          Car derrière ce titre aussi ambitieux que malicieux, qui nous invite à réfléchir à l'avenir de Dieu, le lecteur trouvera essentiellement un retour de l'historien sur son propre parcours, sur les principaux livres qui l'ont jalonné, sur les enseignements qu'il en a tirés. L'ensemble n'est pas sans intérêt : l'auteur de La peur en Occident (1978) a des choses à nous dire sur le "complexe de Damoclès" après les attentats de 2015. Parfois, cependant, la question de l'actualité est éludée. La "terrifiante image de Dieu", aujourd'hui, ne fait sans doute plus référence au Dieu des chrétiens, qui fut sans doute, jadis, "sadique et pervers", mais qui fait moins peur désormais que celui des extrémistes islamistes.
          C'est seulement dans la dernière partie que le sujet est abordé — ou celui, plus exactement, de l'avenir de l'Église plutôt que celui de Dieu. Jean Delumeau y plaide pour une religion plus compréhensive, sur le mariage des prêtres, le péché originel, la contraception, la place des femmes dans l'Église, avec un coup de chapeau à l'encyclique écologique du pape François. Que reste-t-il de la religion catholique, lorsqu'on aura éliminé la croyance au paradis (monter aux cieux n'a aucun sens dans la cosmographie actuelle) et à l'enfer (il conviendrait de remplacer "descendre aux enfers" par "être inhumé") ? Aux chrétiens de le dire. Si le livre est d'un grand optimisme sur l'avenir religieux de l'homme, il ne laisse guère de place à une portion de l'humanité pourtant devenue importante, sinon majoritaire : celle qui ne croit pas en Dieu.

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Sylvestre Clancier, Œuvres poétiques, t. I, La Rumeur libre, 2016.
Christine Bini, Le Voyage et la Demeure, l'itinéraire poétique de Sylvestre Clancier, L'herbe qui tremble, 2016.

Clancier           « Fougères géantes          Totems extravagantsBini
          Grands ancêtres sylvestres
          Qui peuplez nos mémoires »...
          Cette évocation du fossile, cette pierre vive qui a figé le temps, au dernier âge des « pierres de mémoire », n’a rien de gratuit. Parce que, derrière les « pierres sylvestres », celles qui portent en elles la trace des forêts primitives, on retrouve, bien sûr, le prénom du poète, et ce n’est pas anodin. Et parce que la poésie de Sylvestre Clancier partage avec la fougère sa structure fractale : chaque élément a la structure de l’ensemble, comme la plus petite branche de fougère a la forme de la fougère tout entière. Tout est souvent contenu dans la lettre, qui tient lieu de ferment : comme dans la tradition médiévale, un lapidaire et un bestiaire prennent une forme alphabétique, mais nous découvrons tout aussi bien, au fil des pages, un « abécédaire champêtre » ou un « alphabet du marin ». La lettre est vivifiante, à tel point que la mort se définit comme sa perte :
          « Tes morts
          sur la meule du temps
          tournent avec leur gerbe de consonnes
          démunis de voyelles. »

          Puis vient le mot. « Peu de mots et du sens », exige le poète, conscient qu’il faut
          « Écrire en creux
          ce silence
          offrande de l’attente
          à l’ombre des dieux. »
          Écrire en creux ? C’est aussi savoir éveiller le sens dans les mots les plus neutres, comme, par exemple, les pronoms personnels. Le « je » est rare. Le poète parle de lui-même à la deuxième personne, comme pour prendre distance par rapport à lui-même. Il aime les verbes de sensation, qui introduisent une distance supplémentaire entre le sujet et l’objet : Sylvestre Clancier se regarde voir. « Tu verrais la lumière » — « Tu entends ces voix des temps anciens » — « Tu écoutes tes voix intérieures » — « Tu les vois du haut du château d’eau »... Mais le « tu » est aussi, à d’autres moments, celui de l'objet regardé, notamment dans le bestiaire, dans lequel il s’adresse aux animaux comme à des amis, ou à des professeurs : « Ta spirale est la vie », dit-il à l’escargot, et à la chenille : « En devenir tu deviens ». Au-delà du dialogue spirituel issu de Job (« interroge donc les bestiaux, ils t'instruiront, les oiseaux du ciel, ils t'enseigneront... »), ce double usage de la deuxième personne ouvre  sur une autre compréhension du monde, sujet et objet se confondant dans une même leçon de vie.
          Quant au « il », il s’investit du sens suprême, non sans une pointe d'humour : « Il sera entendu cette fois-ci au sens de Dieu, ou bien, pour les athées, dans n’importe quel sens. » Peu de mots et du sens ? Un seul mot peut suffire, à condition que le lecteur y mette du sens...

          Puis vient le poème, qui se condense autour d’un élément naturel, pierre, animal, paysage ; autour d’un souvenir, souvenir d’enfance ou de défunts. Les uns et les autres n’ont de sens que dans leur résonance. Tel le flamant rose, « élégant migrateur de l’âme passagère » : « Ton plongeon / Nous éveille à nous-mêmes. » L’animal suscité, le mort ressuscité par l’écriture, nourrissent en retour le vivant.
          « Ce serait émouvant
          de savoir qu’ils ont quitté l’obscur
          et que malgré leur mort ils t’ont donné espoir. »

          Au-delà du poème, enfin, il y a le recueil. Construction parfois évidente, comme les abécédaires ; parfois rythmique, comme cette Marche au sonnet qui se construit dans une succession arithmétique de poèmes : monostiche, distique, tercet, quatrain, quintil... Il ne s’agit pas d’un jeu, mais d’une quête obstinée et méthodique que l’on suit, à présent, à travers ce recueil de recueils. Car les Œuvres poétiques ne sont pas une simple succession d’ouvrages mis bout à bout. Ces 500 pages répondent à une organisation secrète, qui disent l’« aventure de l’écriture », celle qui rejoint « le verbe incarné ». Un petit texte autocritique, humoristiquement intitulé Extension du domaine de la bulle, nous en convainc. C’est de la poésie que vient le salut, laisse entendre un de ces monostiches qu’Apollinaire comparaît à l’unique cordeau des trompettes marines :
          « Ton écriture te délie de l’ombre qui t’habite. »

          Pour approfondir la connaissance de cette œuvre, une étude due à Christine Bini est publiée parallèlement, mais chez un autre éditeur, sous le titre Le Voyage et la Demeure. Le titre marque déjà combien l'analyste a été sensible aux deux dimensions, statique et dynamique, de la poésie de Sylvestre Clancier. La demeure est l'ancrage profond dans la terre natale, le Limousin, mais aussi dans le concret de la nature, les pierres, les animaux, les végétaux, les trois ordres qui constituent les syntagmes de son langage. L'ancrage dans la famille, dans les ancêtres, qu'ils soient du sang ou de l'esprit. L'ancrage dans les mythes, qui donnent substance à la fluidité labile du temps : « Sylvestre Clancier comprend les mythes comme encore présents, et même consubstantiels à l'éveil conscient, individuel ou collectif, quel que soit le temps historique ou humain à partir duquel on les envisage. »
          Le voyage est celui de l'auteur, sans doute, que ses fonctions ont envoyé sur tous les continents, mais c'est aussi la transformation perpétuelle des choses à l'œuvre autour de lui, et dans ses textes. Le voyage est d'abord celui du temps, que l'on surprend jusque dans les éléments les plus stables (les quatre âges de la pierre, généalogie du paysage...). Celui de la matière même, en constante transmutation selon un alchimie symbolique qui donne son titre à un recueil, pivot de l'analyse de Christine Bini, L'âme alchimiste. « Le temps est laissé à la grâce du lecteur, qui peut choisir entre le temps horaire, le temps humain, ou le temps de l'humanité. » Mais ce temps est éveil dans la triple trajectoire du poème : le temps d'une nuit, d'une vie ou de l'Histoire humaine. Telle est l'alchimie de l'âme, que le poème traduit en permanence à ces trois niveaux. Et les alphabets eux-mêmes sont voyage, dans l'évolution des « écritures premières » : les lettres de cinq alphabets (Sinaï, Ugarit, Byblos, Hieratic, Moab) donnent l'impulsion à un autre voyage poétique : «  Ce parcours de l'alpha à l'oméga des écritures premières, note CHristine Bini, dessine un itinéraire cohérent, basé sur la sensation et la vibration, sur la prescience et l'intuition. »
          Une familiarité de longue date avec l'œuvre de Sylveste Clancier, y compris avec les recueils inédits, permet de rassembler les fils de ses thématiques et donne une résonance particulière au premier volume des Œuvres complètes. Ce court essai se prolonge par un entretien avec l'auteur, des données biographiques précieuses et une anthologie de ses textes.

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Voir aussi : Anima mia.

Hervé Clerc, Dieu par la face nord, Albin Michel, 2014.

Clerc          Le monde va mal, nous avons perdu le sens et Dieu est mort. Le constat pourrait être pessimiste. Mais si c’était notre chance ? Celle d’une réconciliation entre tous ceux qui se déchirent au nom de Dieu ou de son absence ? Entre l’athée et le croyant ? Si le vrai sens du monde était de ne pas en avoir ? La mondialisation, en nous ouvrant sur l’autre, nous a surtout appris combien il était différent de nous : toutes les cultures se sont repliées sur elles-mêmes de peur de perdre leur identité. C’est incontestable : la conception du réel, le rapport au monde, ne sont pas identiques entre les sociétés occidentales et les sociétés « plus traditionnelles », celles de l’islam ou de l’Inde auxquelles s’attache plus particulièrement ce livre. D’un côté ou de l’autre (et pourquoi pas des deux ?), il y a donc eu « déviance, décentrage, dérive de l’intelligence ». À condition, bien sûr, que l’on croie à l’unité primitive. C’est le postulat fondamental de ce livre.
          Mais comment analyser cette impression et reconstruire le dialogue ? Le livre d’Hervé Clerc, en s’attachant aux cultures musulmane et indienne, « nos deux Autres principaux », tente de cerner cette différence. Elle tient selon lui à une ambiguïté, celle du mot « Dieu ». « Dieu est mort », avait annoncé Nietzsche au monde occidental ; mais c’est toujours au nom de Dieu que des fanatiques continuent à tuer. Et si l’on prenait Nietzsche au mot ? Celui dont il annonce la mort, c’est le Dieu des croyants, personnalisé différemment dans chaque religion. Mais « quand Dieu meurt, ce à quoi il fait place est encore Dieu », une autre face de Dieu, le versant nord, celui que l’on pourrait aussi bien appeler « cela », ou « rien », ou « l’Ouvert »... Un Dieu qui n’est ni transcendant, ni immanent, car il est le tout, et partout entier. C’est le même postulat, celui de l’unité primitive, que l’on pourrait aussi bien nommer Dieu, ou rien. Les noms de Dieu (il y en a 99 en islam !) serviront de fils conducteurs à l’ouvrage.
          Pour faire comprendre ce paradoxe, l’auteur a recours au vieil apologue de l’éléphant : les aveugles qui le touchent croient tour à tour qu’il s’agit d’un serpent (la trompe), d’une colonne (les pattes), d’une corde (la queue) ou d’une balayette (l’oreille). Mais celui qui le voit en entier le reconnaît comme un tout. Ainsi, chaque religion ne connaîtrait qu’un membre (Yahvé serait la queue et Allah l’oreille, ou l’inverse, si l’on préfère) et l’identifierait de manière incorrecte (l’un adorerait une corde et l’autre une balayette). Mais l’éléphant tout entier ne serait connu de personne.
          Cet apologue va structurer le livre à la recherche de cette « face nord » qui réconcilierait tout le monde, croyants et incroyants, chrétiens, juifs et musulmans. Cette face nord, on l’aura compris, est celle des mystiques. Les mystiques de toutes les religions se rencontrent dans un même enseignement : l’unité du réel, qu’ils ont vécue dans une expérience fondatrice, sidérante. Et le Dieu qu’ils contemplent, l’éléphant dans son intégralité, correspond à la déité de maître Eckhart, à l’atman des hindous, ou, tout simplement, au réel. Les soufis l’ont reconnu et nommé Allah, mais ce n’est pas le même Allah que celui dont on criait le nom au Bataclan. Si Dieu est tout, c’est lui qu’il tue en mitraillant l’autre.
          Toutes les religions en prennent pour leur grade dans cet essai, dès lors qu’elles versent dans l’intégrisme, mais en particulier l’islam — hors, bien sûr, celui des soufis. Tenté un moment par la conversion, Hervé Clerc en a été dissuadé par un ami qui avait sauté le pas et qui le regrettait. Pour autant, il se garde des jugements tranchés et refuse de rester « étranger » à l’islam — comme il le reproche, par exemple, à Claude Lévi-Strauss. L’Occident ne peut plus ignorer l’islam, car il y a en lui, estime l’auteur, une ouverture qui peut parler au chrétien comme au bouddhiste. « L’ère des religions closes est révolue » : à nous d’aller chercher en chacune d’elle, et dans la philosophie athée, les moments d’ouverture. Ils nous apprendront à voir l’éléphant dans sa totalité plutôt que d’enfermer dans des livres sanglants telle ou telle partie de son anatomie.
          Le propos est généreux, souvent convaincant, parfois étourdissant. Le lecteur peut passer sur la même page de Bhradata à Platon, à Simone Weil puis à Thérèse d’Avila. Le grand tout a parfois le dos large, mais sans cela, serait-il le grand tout ? Hervé Clerc se sent comme un humaniste de la renaissance : « on l’accusait de syncrétisme, panthéisme, concordisme, salade niçoise », mais il avait libéré la vérité de son carcan. Le ton, surtout, est libéré des lourdeurs philosophiques ou théologiques pour adopter celui du conteur.
          Si l’on accepte le postulat de base, quelques problèmes (pro-blêma, en grec : ce qui est jeté devant nous et qui fait obstacle...) éternels se résolvent comme d’eux-mêmes. Celui de la vie et de nos surcharges permanentes, par exemple : si nous habitons notre vie comme on habite une maison, à quoi servirait une maison « remplie à péter de briques et de ciment ». Et à quoi sert notre vie, encombrée d’affaires et de soucis ?
          Le problème du mal, également. En dehors du réel, il n’y a que l’apparence — la Mâyâ hindouiste. Les aveugles qui voient dans l’éléphant une corde ou une balayette en sont victimes. Et si Dieu est le réel, cela veut dire que le mal n’est qu’apparence, qu’il se déploie dans un entre-deux qui n’est ni être, ni non être. Dieu étant dépourvu d’attribut ne peut connaître le mal.
          Et puis, le problème de la création, dont l’utilité n’est pas évidente, pour un Dieu omnipotent et omniscient. Si Dieu a créé le monde, répond Hervé Clerc, c’est pour se connaître, car l’œil ne peut se voir lui-même. Le monde est le miroir dans lequel il se contemple.
          Sans oublier le problème de la perte de sens. Si le monde occidental est aujourd’hui vide de sens, après avoir proclamé la mort de Dieu, c’est peut-être parce que « ce qui croît, aujourd’hui, dans la désolation du monde, cachée par elle, est la face désertique de Dieu, libre de tout élément anthropomorphique », au même rythme que disparaît la face du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.
          Et le problème qui déchire pour l’instant l’islam, qui porte en lui les deux versants de la montagne divine. « Quand l’islam est tout petit, il est compatible avec la démocratie, la laïcité, la liberté de penser, de se moquer, de blasphémer. Il passe à travers les murs. Il est chez lui partout. »
          Tout cela est-il convaincant ? Intellectuellement, sans aucun doute. Et l’on sait gré à l’auteur de nous guider avec une telle fraîcheur, une telle clarté, par des apologues ou des aphorismes confondants, parmi les concepts les plus ardus de la philosophie et de la mystique. On voudrait croire que le mal n’est qu’une apparence, que la perte de sens est une expérience fondatrice et que l’islam est compatible avec la démocratie. Mais cela doit passer par une révélation, non par un raisonnement. Et la révélation, contrairement au bon sens de Descartes, n’est pas la chose la mieux répartie au monde...
          L’athée se demande par ailleurs, si tout le mal vient du mot « Dieu » et de son ambivalence fondamentale, pourquoi il est si difficile d’y renoncer tout à fait. Certes, Hervé Clerc nous propose quelques autres termes, qui conviennent aussi bien à l’athée qu’au croyant, mais le plus employé reste bien le plus ambigu de tous, et celui qui a fait le plus de dégâts... Certes, c’est un premier pas encourageant, de nous inviter à appeler « Dieu » ce que nous nommons « cela » (ou « absolu », ou « GADLU », ou « Grand Peut-Être »...), mais le vrai pas serait de renoncer soi-même au mot « Dieu ». La volonté de résoudre certains problèmes qui ne concernent que le croyant (comme celui de la contemplation de Dieu dans sa création) impose un vocabulaire encore trop tenté de religieux. La perspective en reste faussée. Oui, je suis prêt à appeler « Dieu » — c’est un mot comme un autre — le réel ni transcendant, ni immanent qui nous entoure. Alors, admettons que le croyant soit prêt à appeler « réel » le Dieu auquel il a voué un culte millénaire. Les mains seront tendues, mais quand elles se serreront, il restera à mettre un nom sur « cela ».

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Dominique Le Brun, Vauban, L’inventeur de la France moderne, Librairie Vuibert, 2016.

Vauban          Spontanément, en prononçant son nom, on voit apparaître des défenses sous forme de bastions en étoile... On n’a pas tout à fait tort : Vauban, en cinquante-six ans de carrière, ce sont trente-trois places fortes érigées et trois cents retravaillées. On n’a pas tout a fait raison non plus, car le grand changement apporté par Vauban réside moins dans les améliorations à l’architecture militaire que dans sa réflexion sur les sièges et l’art de la guerre. Et son art de la guerre n’est rien à côté du génie diplomatique qu’il déploie dans l’art de la paix : c’est lui qui invente la notion de « pré carré » pour désigner le domaine fondamental qu’on ne tolérera pas de voir empiété ; pour le défendre, il propose une paix à l’échelle européenne, fondée sur l’abandon de certaines places qui permette à chacun d’établir des frontières pérennes. Sa politique européenne n’est rien, cependant, devant le système colonial qu’il conçoit, comprenant que l’avenir de la France est dans l’outremer. Et l’on pourrait multiplier les idées visionnaires qui en font bel et bien « l’inventeur de la France moderne » qu’annonce le titre de ce livre : répertoriant les publications des ennemis de la France, il propose un organisme de rédaction de libelles chargés de leur répondre, qui se met en place en 1696, anticipant la guerre de communication moderne ; son projet de capitation de 1695, contemporain de celui de Pontchartrain, préfigure l’impôt sur le revenu et l’égalité de chacun devant le fisc ; pour assurer l’approvisionnement de ses chantiers, il imagine un réseau de canaux à travers la France... Pour tout cela, Vauban restait trop méconnu des non spécialistes.
          Et pourtant, quelle vie singulière. Ce fils de petit gentilhomme campagnard, futur maréchal de France, a commencé sa carrière du mauvais côté de la Fronde, en prenant les armes contre le roi ! C’est là que le cardinal Mazarin remarque qu’il a « quelque intelligence dans les fortifications » et le « convertit » à la cause royale. En plus traître à sa cause ? Ou a-t-il compris, à ce moment, qu’il y avait un vrai danger pour la France à se déchirer dans des querelles de famille ? Sa carrière dès lors, en tant que commissaire général des fortifications puis maréchal de France, n’est qu’un déplacement perpétuel dans sa « basterne », petite cabine portée par deux mules qu’il avait aménagée en bureau avec des rayonnages et un vaste plan de travail : 180.600 kilomètres parcourus en une vie, avec des pics à plus de 4.000 par an. Vauban est l’homme des records, y compris dans sa vie privée : jamais chez lui, il a multiplié les aventures et semé les bâtards, dont cinq dûment couchés dans son testament
          Le principal mérite de ce livre est de nous expliquer simplement, en quelques pages, les tenants et aboutissants des projets et des actions de Vauban. On ne comprend rien aux tactiques militaires du maréchal de France, ni son génie de la construction, sans savoir comment l’art de la guerre a évolué à son époque et dans les siècles qui ont précédé. Ni sans connaître l’évolution de l’armement, qui se limitait alors aux piques et aux mousquets « qui ne tirent juste que par hasard » : il a substitué à ces deux armes le fusil et la baïonnette, créant un type unique de fantassins pour remplacer mousquetaires et piquiers. Ni sans connaître la défense d’une ville, jadis confiée à des soldats logés chez l’habitant, donc désorganisés au moment des combats : c’est Vauban qui conçoit des casernements nettement séparés de la vie civile.
          Avec Vauban, et quelques autres à la même époque, essentiellement les grands bourgeois qui ont mené la politique de Louis XIV, c’est l’esprit de la France qui se modifie. La guerre se mettait jusque-là au service de la gloriole de quelques grands généraux aristocratiques. La crainte de passer pour lâche, le prestige d’actions d’éclat, justifiaient un héroïsme gratuit au prix de massacres inutiles. Vauban dénonce ces faits d’armes irréfléchis et les attaques prématurées qui aboutissent à des revers sanglants. Symboliquement, c’est au siège de Maastricht, en 1673, qu’il en prend conscience... et que d’Artagnan perd la vie avec cent vingt mousquetaires, quatre-vingts officiers et sept cents soldats. L’esprit ancien disparaissait avec lui. Élaborant de nouvelles tactiques, plus lentes et plus efficaces, Vauban est apprécié de ces hommes, dont il respecte la vie. Il faut dire qu’il préconise une augmentation de leur paie et des congés pour qu’ils puissent aller voir leurs parents, ainsi que des congés de décès ou de mariage.
          Que sont devenues toutes ces idées ? Beaucoup sont restées dans des mémoires et n’ont pas été appliquées immédiatement en France. À l’étranger, elles ont parfois été entendues, par une logique que démonte Dominique Le Brun. Les protestants s’étaient vu interdire nombre de métiers et avaient peu à peu investi ceux d’ingénieurs et d’entrepreneurs. Beaucoup travaillaient donc avec Vauban et après la révocation de l’édit de Nantes, ils ont dû s’exiler à l’étranger, où leurs compétences furent appréciées. Et les fortifications ? Eh bien, un demi-siècle après la mort de Vauban, une petite révolution dans la fabrication des canons, devenus plus légers et mobiles, les rend obsolètes, la guerre de mouvement devenant plus efficace que la guerre de siège. Décidément, il faut oublier l’image classique des places-fortes « à la Vauban ». S’il a mérité d’entrer dans nos mémoires, c’est par « une certaine idée de la France » digne d’un général de Gaulle...

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Voir aussi : Quai de la douane.

François Emmanuel, 33 chambres d’amour, Seuil, 2016.

Emmanuel           On les trouve dans des hôtels de luxe ou dans la réserve à vieux saints d’une église, dans la nature ou à domicile : tout endroit discret peut devenir une chambre d’amour, pourvu qu’il recèle la partenaire qui réveille les fantasmes. Plus que les décors, c’est la femme qui est au centre de ces courtes évocations (trois ou quatre pages au maximum). Toutes ont une sacrée personnalité, posée d’emblée par leur métier, un style de vie ou une activité identitaire. Criminologue ou poétesse, restauratrice de cartes anciennes ou femme voilée, elles ont construit autour d’elles un monde cohérent dans lequel le narrateur est admis avec prudence ou passion. Car lorsqu’elles s’abandonnent, un jeu subtil se révèle entre la femme intime et son visage officiel, l’une prolongeant l’autre ou, au contraire, dévoilant une ardeur inattendue.
          Le point commun à toutes ces aventures est la curiosité émerveillée, ironique ou sceptique, mais toujours bienveillante, avec laquelle le narrateur pénètre ce monde intime. Conscient, bien souvent, du caractère exceptionnel de sa présence, il savoure un instant qui n’aurait pas dû se produire. Pour la psychanalyste, coucher avec son patient constitue une entorse grave à la règle analytique ; pour la sacristine, ouvrir à un paroissien la réserve où s’entassent les statues de saints démodés est un sacrilège ; et conquérir la reine de beauté est un « bingo » inespéré.
          Mais cette curiosité sait garder l’imperceptible distance de l’humour. Certaines de ces aventures sont d’une cocasserie irrésistible à partir d’une situation incongrue : le touriste pille un magasin de souvenirs pour séduire la caissière, l’écrivaine ne peut vivre une aventure qu’à travers l’histoire qu’elle en tirera, la réanimatrice tombe toujours au bon moment —
« J’adorais mourir quand elle était dans les parages »...
          Arrêtons là les ressemblances : chaque histoire est spécifique, dans son atmosphère comme dans son écriture. L’écrivain est attentif au langage de ses conquêtes. La femme politique, par exemple, a banni de sa prose des formes grammaticales ou des figures de styles qui traduiraient une hésitation : le conditionnel, la supputation, l’amphibologie, et cela se traduit jusque dans ses cris d’extase. L’écriture de François Emmanuel ne peut que s’en ressentir. Il adore jouer avec les tics de langage ou évoquer par le vocabulaire ou la syntaxe un climat particulier : néologismes mystérieux pour évoquer la voyante avec « ses proférations absconses et ses amphigouriboles », recours au vocabulaire technique dans des énumérations étourdissantes (pour la pêcheuse ou l’éthologiste), textes d’une seule phrase pour suivre le long phrasé de la violoncelliste ou l’enchaînement tourbillonnant des figures acrobatiques de la gymnaste... Les mots se chargent d’un érotisme troublant, que ce soit la sensualité de la langue russe chez l’interprète ou le charme du seul mot « herméneutique » dans la bouche d’une professeure de philosophie. De petites incises rythment le texte pour rappeler en permanence le type de conquête : des grandes marques pour la reine de beauté, des points de broderie pour la dentellière, des tempi pour la violoncelliste, et toutes les postures du kamasoutra pour la gymnaste... Chaque petit texte en devient un précieux bijou où l’humour le dispute à la poésie.

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Voir aussi : Les murmurantes, Jours de tremblement, Le sommeil de la Grâce.

Daniel Arsand, Je suis en vie et tu ne m'entends pas, Actes Sud, 2015.

Arsand          « Vivre, verbe inouï, comme tant de verbes, et ricanant, verbe majeur. » Vivre, pour Klaus Hirschkuh, c'est d'abord survivre. Survivre à Buchenwald, où il a passé quatre ans avec un triangle rose. Vivre, c'est être pédé à Buchenwald, « et pas gay, pédé, car "pédé" porte en lui les coups reçus, les crachats, la haine assénée, gay, c'est si gentil, plein d'illusions. » Vivre, c'est revenir dans sa famille, en 1945, à Leipzig, là où commence le roman. C'est tâcher de réapprendre que vivre ne se résume pas à survivre. Que déféquer ne se cantonne pas à une diarrhée ininterrompue, mais peut redevenir « une crotte d'homme normal. En être là. Ne pas aller au-delà de ce bonheur-là. »
          Tout doucement, dans une famille qui l'accueille mais qui ne peut le comprendre, Klaus fait un réapprentissage, dur, souvent, car la survie, la survivance, l'a rendu rigide. Ne pas s'excuser, ce serait s'affaiblir. Ne rien pardonner, ce serait oublier. Réapprendre le verbe aimer, si souvent synonyme de condamnation à mort. Réapprendre le contact physique, retrouver le simple besoin de chaleur humaine. « Déconcertant, irraisonnable », le qualifie-t-on : les euphémismes cachent de nouvelles condamnations.
           Retrouver la vie, c'est retrouver les mots. Les noms. Le sien, Hirschkuh, « Biche », lui a-t-on fait sentir l'ironie de ce nom ! Buchenwald, longtemps imprononçable. Amour : l'émotion de pouvoir le redire, à chaque fois, et pour la première fois, un jour, en français. Car Klaus va suivre un ami, résistant déporté, à Paris. Apprendre, une fois de plus, une autre vie. Apprendre, une fois de plus, une autre haine. Car à Paris comme à Leipzig, être homosexuel, juste après la guerre, c'est se heurter à une répulsion instinctive, éternelle et universelle. On sait que les juifs, les résistants, les communistes ont été déportés. Mais les triangles roses, qui en parle ? Déjà bien si on ne dit pas qu'ils ont mérité leur sort. Et en plus, il est allemand, ancien occupant, vaincu. Klaus est tailleur. Un à un, les ateliers se ferment, parfois d'un seul bras tendu vers la porte. Ceux qui l'accueilleront ont su ce qu'était la persécution. L'ami revenu des camps ; un tailleur dont la fille a été accusée de collaboration ; un patron arménien — allusion discrète au précédent roman de Daniel Arsand, Un certain mois d'avril à Adana, la persécution est une fraternité secrète.
          Klaus sera-t-il encore capable de bonheur ? Les compagnons de Buchenwald le hantent comme une litanie infernale, obsédante, inavouable, qui se dresse entre lui et son bonheur. Un premier couple, hésitant, n'y résiste pas. Buchenwald est un secret qu'il ne parvient pas à confier au garçon qui l'aime. Vivre, c'est apprendre à partager aussi cela. Il faudra bien des années encore pour qu'il y arrive, qu'un amour véritable et durable ouvre les portes de la mémoire. Et c'est à ce moment que l'impensable ressurgit. Le compagnon victime d'un acte homophobe. Le tribunal qui refuse de condamner l'agresseur. Et dans un défilé commémorant la déportation, en 1989, le cri impensable, dans la bouche de déportés qui ne veulent pas se laisser confisquer leur mémoire blessée : « Les pédés, au four ! »
           Le roman se construit autour de ce parallélisme entre l'atrocité ouverte des persécutions nazies, la règle dans le cul, la tête dans les bacs à merde, les chiens lâchés sur les détenus, et l'atrocité banale de l'homophobie quotidienne, dans les années 1980. A l'obsession du passé, « la tornade mémorielle, les coups de serpe provoqués par le retour des visions infernales », s'oppose la succession des informations anodines qui constituent la vie, l'actualité, l'Histoire. Vision dérisoire d'une femme accrochée à une pile de journaux. « C'était rempli de trucs intéressants qu'on oublierait sur-le-champ. Notre vie, en somme. » En lui, il y a toujours la vision de Gustav, d'Emil, d'Arthur, de Lothar. Alors, pour vivre, continuer à survivre, pour dire qu'il est en vie à tous ceux qui ne l'entendent pas, il faudra parler, dans les journaux, puis dans un livre. « Klaus Hirschkuh était quelqu'un qui ne se tairait plus jamais. » Dire est un devoir lorsque les témoins disparaissent. Pour le génocide arménien comme pour la déportation des homosexuels. Pour que la blessure ne se referme jamais dans nos mémoires.
          Pour ce projet ambitieux, qui ne peut transiger avec la blessure, il faut une langue courageuse, sans concession, qui aille sans pudeur ni complaisance au bout de la cruauté, de la crudité, de la violence, et qui sache traduire en phrases heurtées ce morcellement obsessionnel de la mémoire. Exercice périlleux pour l'auteur comme pour le lecteur, car il faut éviter à la fois le voyeurisme obscène et l'effet de style vulgaire. Il faut tout le talent de Daniel Arsand pour y parvenir, pour nous faire comprendre que vivre, c'est aussi partager l'insoutenable, et qu'on peut le vivre dans les mots aussi profondément que dans sa chair. « Vivre, verbe inouï, comme tant de verbes, et ricanant, verbe majeur. » Ecrire, aussi.

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Voir aussi : Deux amants, Alberto, Un certain mois d'avril à Adana, Des chevaux noirs.

Jacques Richard, Le carré des Allemands, journal d’un autre, La Différence, 2016.

Richard          « Nous sommes dans un jeu de miroirs, de fragments où personne ne se voit tout entier. » Cette notation initiale, qui concerne surtout le narrateur en quête de son identité éclatée, pourrait définir tout le roman, tous les personnages, et le récit qui, comme dans les recueils de nouvelles de l’auteur, adopte une structure spéculaire. Deux anecdotes sur la mort d’un oiseau l’encadrent en effet et se répondent : au début, un jeune enfant tue une hirondelle ; à la fin, l’adulte qu’il est devenu adopte un chat errant qui lui rapporte, en offrande, un oiseau à moitié crevé. Entre les deux s’inscrit une quête patiente de soi-même et du père, qui passe par la réflexion sur la violence et la mort.
          Le fond de l’histoire n’a qu’une importance anecdotique : il nous est donné dès le titre, avec un léger décalage. Le carré des Allemands désigne la partie du cimetière consacrée aux soldats ennemis. Le père s’était engagé dans la Waffen-SS. On se doute, depuis le début, que le roman s’achèvera là-bas. Eh bien non, il s’achève juste à côté. Dans la fosse commune. Tout l’art de Jacques Richard est dans ce subtil décalage. Chaque détail devient lourd de signification. Derrière la fosse commune, il y a notre sort commun, l’humanité sans nom. Et c’est le sens profond de cette quête qui passe de l’autre au même pour aboutir à l’universel. « Il est tout seul. Je suis tout seul. Je suis le genre humain traînant au milieu de rien. » Le passage du carré des Allemands à la fosse commune prend alors toute sa signification.
          La quête d’identité se confond donc avec la découverte du père, non dit de toute l’enfance, qui n’apparaissait que par des menaces voilées (« Si ton père revenait, si ton père te voyait »), et dont la mémoire est maintenue par une tante oubliée, un peu nostalgique du temps des Allemands. La quête fait un détour par les colonies françaises d’Afrique du nord, où le père fuit son passé et s’engage à nouveau, pour disparaître à nouveau, et définitivement. Puis par la Belgique, pays de la mère. Et s’achève dans une boîte à chaussures où s’entassent les reliques familiales.
          Le roman se construit autour de ce puzzle, mais aussi de thèmes récurrents qui se répondent et se recomposent, comme si les pièces du puzzle, au lieu de devoir se rassembler en une image cohérente, jouaient entre elles comme dans un kaléidoscope. Au thème de l’enfermement, omniprésent (la chambre, le cinéma sans spectateurs, la prison, l’hôpital...) s’oppose celui de la fuite (« il a commencé à fuir. Ou plutôt, il a continué à être parti »), mais entre en résonance avec le thème de l’autre (« les autres sont mes barreaux ») qui renvoie à celui du chat (« le chat est un autre autre »), lequel rebondit sur la violence, le meurtre de l’oiseau. Et le meurtre renvoie au père, dont la violence est le miroir de celle du narrateur. « Et s’il s’en revenait il faudrait que je meure ou bien que je le tue. »
          Ce jeu complexe fait tout l’intérêt de ce roman, servi par un écriture serrée, aux phrases courtes, aux images poétiques (« un marcheur lent et courbé vers le sol comme une pénitence », « je me regarde en eux comme on se penche au-dessus du vide »...). Du moins lorsqu’elle échappe à l’alexandrin, qui la tire vers un lyrisme hors de ton. Quelques pages denses et graves, où les frontières de soi et de l’autre finissent par se dissoudre, sont alors de véritables merveilles.

Voir aussi : Scènes d’amour et autres cruautés, L’homme, peut-être Et autres illusions.

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Jean Birnbaum, Un silence religieux, Seuil, 2016.

Birnbaum          Y a-t-il aujourd'hui un malaise de la gauche avec l'islam et l'islamisme, ou le malaise est-il celui du monde occidental ? La thèse de ce livre tranche en faveur de la première hypothèse et en recherche les causes dans notre histoire intellectuelle. Depuis la IIIe république, la gauche aurait relu Descartes à la lumière du marxisme et du scientisme et en aurait fait « le philosophe qui a commencé le combat contre le christianisme et délivré la raison humaine de ses tutelles » (François Azouvi, 2002). L'islam prenant le relais du christianisme comme « opium du peuple », le combat de la gauche se serait tout naturellement transféré sur lui. Mais, tolérance obligeant, ce n'est pas la religion en tant que telle qui aurait subi ces attaques : d'où le discours récurrent : les terroristes ne parlent pas au nom de l'islam, leur violence  n'est pas due au fanatisme religieux, mais à un problème social, celui des banlieues. Une telle position, selon l'auteur, empêche de voir le vrai problème et de lutter avec les musulmans modérés pour imposer une relecture contextualisée du Coran. L'opposition, selon lui, se situe surtout entre doctrinaires et exégètes.
          L'hypothèse en soi donne à réfléchir, mais faut-il y voir une attitude liée à la pensée de gauche ? Oui, si l'on se souvient du malaise d'Olivier Besancenot lorsque le NPA avait présenté une candidate voilée : d'un côté, la laïcité pure et dure ne pouvait tolérer une intrusion de la religion dans la politique ; de l'autre, c'était une représentante des problèmes sociaux qui se posaient en banlieue. Les deux thèses s'opposaient au sein même du parti. Si la gauche française, analyse l'auteur, est la plus antireligieuse du monde, cela peut se traduire par trois attitudes distincteś : une détestation absolue, une indifférence totale, une empathie avec les opprimés qui ont de tout temps utilisé les religions comme modes de rébellion. Or, ce sont trois attitudes liées à la laïcité. Dans les pays qui ont une démocratie chrétienne (Belgique, Allemagne, Italie...), des partis laïcs de droite ont pu se développer, avec des positions qui vont de l'indifférence à la virulence anticléricale. Ce que souligne cette analyse, c’est que la France a historiquement lie la laïcité à une politique de gauche, jusqu'à l'aveuglement.
          Du moins partiel. Car paradoxalement, ce sont les intellectuels de gauche qui se sont montrés les plus lucides lorsqu'ils ont été confrontés au problème. Jean Birnbaum analyse ainsi les réflexions de Foucault lors d'un voyage dans l'Iran de Khomeyni ou de Vidal-Naquet sur la guerre d'Algérie. Restée sur l'idée d'une révolution populaire contre le colonialisme français, la gauche vivait sur le mythe des porteurs de valises soutenant le FLN ou des Pieds Rouges restés en Algérie pour aider la nouvelle nation à s'édifier. Persuadée que le Shah était un soutien de l'impérialisme américain, elle avait appuyé la révolution islamique parce qu'elle incarnait l'esprit d'un peuple opprimé. Au point de ne pas remarquer la ferveur religieuse qui accompagnait ces mouvements, on de n'y voir qu'une maladie d'enfance d'une démocratie à venir.
          Il y a sans doute eu une naïveté, ou un aveuglement idéaliste de la gauche à penser que des valeurs qu'elle croyait éternelles, sinon sacrées, alors qu'elles sont liées à l'histoire de l'Occident, allaient s'imposer par une sorte de sagesse des nations dès qu'on libérerait les peuples du colonialisme et de l'impérialisme. Mais cet aveuglement n'a-t-il pas été partagé avec moins de naïveté et plus de cynisme par le libéralisme convaincu que l'accès à la modernité et le développement de marchés émergeants allaient apporter d'eux-mêmes la démocratie ? Il y aurait un deuxième volet à étudier sur ce sujet. En fin de compte, toutes les philosophies, toutes les politiques, ont porté l'espoir d'un monde meilleur. Et toutes ont échoué, dans la débâcle conjointe de l'ordre nouveau et du communisme stalinien. Quel combat peut-on encore proposer aux jeunes, lorsque la lutte finale a rejoint Mein Kampf dans les échecs majeurs du XXe siècle ? Un djihâd.
          Quelques pistes de réflexion méritent en tout cas d'être suivies. Notamment sur l'intégrisme, qu'il ne faut pas, selon Jean Birnbaum, définir comme une retour aux sources, car il se serait développé au XXe siècle en réaction aux tentatives de réforme de l'islam. S'il ne s'agit pas d'un retour aux sources, mais d'un arrêt tardif d'une évolution, qu'est-ce qui différencie les intégristes des exégètes? La volonté de se réclamer d'un seul livre, et non de tous. Et c'est dans cette approche que le directeur du monde des livres trouve ses plus beaux accents. « Lire, ce n'est pas vitrifier le langage, c'est le remettre en mouvement. » Ce n'est pas enfermer un texte dans la littéralité de ses mots ou le référent poussiéreux d'une époque, c'est ouvrir un texte a l'infinie pluralité des sens. Et ce n'est pas seulement valable pour le Coran ou les grands textes religieux : la relecture de Marx et du fameux passage sur l'opium des peuples est un bel exemple de lecture ouverte ou intégriste...

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Annie Dana, Pépins de Cupidon, gravures de Thérèse Boucraut, éd. Revue Ficelle, 2016.

Dana          Si l'amour éthéré est une rose, on en connaît les épines ; si l'amour sensuel est une pomme, elle a des pépins. Les refuser, vouloir se limiter à l'écorce, c'est chasser Cupidon de sa couche, et le regretter amèrement... Ce sont ces pépins — mais qui contiennent en germe toute la promesse d’une pomme ! — qu’a recueillis Annie Dana. Le premier poème, d'allure presque anacréontique, commençant par un alexandrin (le seul du recueil), semble s'amuser de cette image désuète du Cupidon facétieux, agaçant, mais nécessaire à la vie.
          C'est pour mieux nous plonger, dès le deuxième, dans un univers sensuel et ardent, qui évoque plus la ferveur du Cantique des Cantiques que les jeux de la poésie hellénistique. Parfums, sucs, frissons, rires, tous les sens sont convoqués dans cette « célébration de houle irréversible » où les corps se cherchent, se caressent, se hument, se fuient. L’écriture, somptueuse, use d’images neuves aux résonances fortes (« je teindrai ton suaire / de la couleur d'éternité ») ou de jeux de sonorités complexes (« sourdissant assourdie / aux cimes de silences / servante du blé bleu »)... L'ensemble de l'expérience humaine est au rendez-vous amoureux, les notations les plus concrètes côtoient des registres spéculatifs (« d'éphémères paradigmes » - « dialectique ton plaisir »), jusqu'à ce poème grammatical qui joue sur la conjugaison du verbe « être » à tous les temps.
          Car tout cela n'est pas un jeu gratuit. Parmi les pépins de Cupidon, il y a le temps qui passe sans ôter les désirs, ni les ardeurs, mais en les rendant précieux, car conscients de l'éphémère. Si le passé est révolu, si le futur est incertain, peut-être le futur antérieur est-il le temps du poème,
                              « Et pour chacun
                              Ayant été
                              Ceux que sans peur
                              Aurons été
                              Devant l'amour »

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Georges-Olivier Châteaureynaud, Le goût de l’ombre, nouvelles, Grasset, 2016.

Châteaureynaud          « Aucune histoire n’est tout à fait vraie, aucune tout à fait inventée. » Chaque auteur écrit « une autre histoire », voilà tout. Les nouvelles de Georges-Olivier Châteaureynaud ont une tonalité immédiatement repérable. D’abord par un appel amusé et tendre à tous les sens, toutes les sensations, qui ne se résument pas à quelques notes standardisées, mais qui épinglent en passant un détail pittoresque : l’odeur de pierre à fusil d’un sentier caillouteux, la couleur de la pluie dans des allées commerçantes, où les enseignes la font tomber rouge, verte, jaune ou bleue... Les mots s’incarnent et se mâchent — il faut savoir prononcer « roi » comme si on mordait la gorge d’un oiseau et ajouter « soleil » comme si l’on recrachait la bouchée. Les sentiments se concrétisent — lorsqu’on s’éveille le matin, il faut faire attention à ne pas buter sur son malheur de la veille, que l’on retrouve intact comme un tas de suie au milieu de la chambre. C’est un monde palpable, à la fois poétique et concret, où l’on n’est pas toujours à l’aise, mais, au fond, on s’y est habitué.
          Alors, on a tendance à s’y enfermer. L’auteur affectionne les lieux clos, une chambre, une île déserte, un restaurant d’habitués, un musée... Le temps semble s’y arrêter dans la routine d’une occupation éternellement répétée : manger, nager, inviter des personnalités, écrire des poèmes, autant de façon de tromper la vie ou de conjurer la mort. Les narrateurs eux-mêmes finissent par se figer, au sens propre : l’un s’enterre, l’autre se momifie, celui-ci devient une statue de bronze, celui-là se contente de sombrer dans un sommeil de brute. Souvent, c’est le passé qui les paralyse, un acte irresponsable (pêcher une sirène, acheter une momie), des proches envahissants (une tante possessive, un groupe de lecteurs fidèles). Mais les personnages de ces nouvelles ont besoin de ce poids sur leur vie pour les retenir d’un dangereux envol. Ils ont besoin de convier des invités futiles, de publier des livres sans intérêt, de se faire gruger par les habitués d’un restaurant : besoin de se sentir utiles, sans doute, mais aussi de poursuivre ensemble leur chemin coutumier. S’ils voyagent, s’ils s’enfuient, s’ils s’encanaillent, c’est toujours avec la certitude d’un port d’attache. Et pourtant, ils rêvent de grands départs, de changements irréversibles, de destins extraordinaires. Certains y réussissent, ou du moins le croient. D’autres attendent l’apocalypse qu’on nous prédit imminente en rapetassant leurs routines. En fait, ils redoutent la solitude qui les laisserait face à leur vacuité. Un homme qui souffre d’étourdissements se voit annoncer par son médecin qu’il est mort : il poursuit sa vie comme si de rien n’était.
          C’est que chacun a sa blessure secrète, que seul aperçoit un œil exercé, et c’est cela qui les rend sympathiques, jusque dans leur cruauté. C’est cela que pourrait symboliser, dans la première nouvelle, cette mort dont on ne se rend pas compte et que seul détecte l’œil du médecin : le romancier ne repère-t-il pas en chacun de nous une forme de mort que nous ignorons ? Et dans la vie courante, combien de personnages ne rencontrons-nous pas inconscients de leurs fêlures intimes ? Dans un groupe de vedettes et de personnalités, un écrivain égaré ne voit que « des individualités hyperspécialisées dans leur discipline d’élection, par là même déséquilibrées, voire infirmes, pitoyables admirables ». Qui ne se sentirait concerné ?
          Vous aurez remarqué que je ne parle pas de fantastique. Pourtant, il y a des morts qui continuent à vivre, des momies qui parlent et des musées de l’avenir. Même s’ils sont moteurs du récit, s’ils bouleversent d’un coup la vie des personnages, ces éléments ne sont que des détails, tant la réalité quotidienne est prégnante dans ces récits. Du merveilleux ? Sans doute, il y a des mythes ironiquement revisités, une sirène aux jambes musclées, des momies « neuves », une madame Charon reconvertie en croque-mort... Mais ils sont si profondément humains. Du réalisme magique ? Certes, dans un quotidien d’une banalité déprimante, un élément tout à coup détonne. Mais au lieu de nous entraîner dans un monde irréel, il est aussitôt assimilé comme une évidence. La mort même ne parvient pas à faire changer les habitudes.
          Et puis non, il y a voyage. Au moins pour le lecteur, dans un monde d’une telle cohérence qu’il pourrait s’en sentir exclu, mais dans lequel il se laisse transporter par un humour féroce ou une connivence efficace. La satire du poète publiant sur des papiers coûteux pour un petit peloton d’intimes est désopilante, la petite momie dédaignant son sarcophage pour nidifier dans un étui de contrebasse est touchante. De discrètes allusions littéraires nous font sourire, lorsque l’on croise, dans la boutique d’un brocanteur, des canoës de Peaux-Rouges criards à côté des pointes de flèches de Zénon. Il faut un talent fou pour construire un monde si personnel dans lequel nous nous sentons chez nous. C’est que, comme le milliardaire sur son île ou le client du restaurant accueillant, Georges-Olivier Châteaureynaud cultive l’art précieux de nous y inviter.

NB : ce recueil n'est pas totalement identique à celui publié en 1997 sous le même titre chez Actes Sud : certaines nouvelles ont été supprimées, d'autres ajoutées, et toutes réécrites...

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Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, Le corps de l'autre, Résidence dernière, De l’autre côté d’Alice, Aucun été n'est éternel.

René Depestre, Popa Singer, Zulma, 2016.

Depestre          Au centre de ce récit situé en Haïti en 1958, une machine à coudre, une Singer qui donne son titre au roman. Mais pas n’importe quelle machine à coudre : celle-ci est un « cheval », un objet magique grâce auquel une voyante, Dianira Fontoriol, se laisser « chevaucher » par un « loa », l’esprit-conseil d’un négociant qui s’était abrité, pour échapper à la police allemande, derrière le nom d’un poète autrichien, Hugo von Hofmannsthal ! Et voilà Dianira Fontoriol rebaptisée Popa Singer von Hofmannsthal, prophétisant dans des transes spectaculaires l’avenir de son pays, l’engin-cheval ayant le pouvoir de « métisser le plancton de la mer des Gros-Blancs européens avec les substances en suspension dans la mémoire des Nègres d’Amérique ».
          Or l’histoire d’Haïti, en 1958, est en train de basculer. François Duvalier, « papa Doc », est au pouvoir depuis un an, et essuie une tentative de coup d’État dont la sanglante répression va ancrer sa dictature. C’est cet épisode que René Depestre a entrepris de raconter, par l’intermédiaire d’un narrateur à forte tonalité autobiographique, qui se trouve être un des fils de Popa Singer. Comme Depestre, Dick Denizan est un poète haïtien exilé en France pour activités révolutionnaires et qui revient au pays en 1958 pour reprendre contact avec le parti communiste local. Mais rien ne se passe comme prévu. Compagnon de jeunesse de papa Doc, Dick est aussitôt invité au palais présidentiel, où il refuse de collaborer avec le nouveau régime. Le voilà suspect aussi bien aux yeux du pouvoir que des communistes. Dans la famille Denizan se forme alors un noyau de résistance qui éclatera dans la répression du coup d’État. Resté seul avec sa mère et l’esprit du « loa », le narrateur s’entend signifier de poursuivre la lutte à Cuba. Comme René Depestre, qui rejoindra Che Guevara en 1959.
          Cette année haïtienne, racontée comme une symphonie burlesque en trois mouvements avec prélude, interludes et épilogue, devient un tragique carnaval dominé par la stature monstrueuse de deux géants antagonistes : l’ogre à la virilité outrancière de Papa Doc et la Grande Mémé à la maternité généreuse. Dans une langue truculente aux images colorées qui emprunte à tous les registres, poétique, savant, créole, enfantin, sexuel... les dialogues s’emballent, parsemés d’onomatopées (« la prochaine fois ce sera pan-pan-pan ») et de composés déroutants (« leur tour viendra d’entendre au fond du cul foutre-sang-tonnerre ! le cocorico-bonjour des papas-coqs-guédés de la révolution duvaliériste »). Scène d’anthologie que la perquisition dans la bibliothèque du poète par des tontons macoutes tout justes capables d’en égrener les titres : « Le Petit Chaperon rouge ? Un agitateur qui affiche des idées bolcheviques à son chapeau de paille. Le Petit Prince ? Un mauvais sujet qui, dès le berceau, commence à conspirer »... Les sentiments et les émotions se glissent spontanément sous la ceinture, le « dépit rageur au bas-ventre » ou « l’envie de fumer dans les couilles ».
          Et pourtant, le sujet reste grave, tragique, et la réflexion sous-jacente ne se réduit pas à des caricatures. Derrière l’affrontement de Papa Doc et Popa Singer se profile celui des bossales (les esclaves noirs venus d’Afrique) et des créoles. Théorisé de façon grotesque par le premier (« la vibration de l’x bossale doit entraîner la vibration corrélative de l’y créole »), il prend chez la seconde l’allure d’une tragédie nationale, un « malheur-tigre à l’haïtienne » : « le tonton-macoutisme d’État, la papadocratie vita aeternam, la satrapie créole ou bossale, le carnaval politique auraient la même origine surnaturelle que les pluies et les vents qui dévastent les plantations de bananes ». Le pouvoir de métissage de la Singer en prend du coup une dimension symbolique qui cadre avec le récit.
          Ce roman inclassable, sombre et plantureux, où se mêlent intimement l’humour, la poésie et la réflexion, a longtemps dormi dans les tiroirs de l’auteur pour avoir effrayé son éditeur d’origine. Renonçant au roman, René Depestre s’était alors tourné vers la poésie et l’essai. Saluons d’autant plus sa publication.

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Gilles Verdet, Fausses routes, Rhubarbe, 2016.

Verdet          « Au commencement était le verbe. Suffit après d’un petit coup de pouce pour l’envoyer ailleurs. » Soit : voilà les « fausses routes » qui donnent leur titre à ce recueil de cinq longues nouvelles. Un amoureux obtient enfin un rendez-vous mais se trompe de sonnette. Dans une chorale d’amateurs, un membre ne parvient pas à distinguer un do dièse d’un ré. Juste un grain de sable dans la mécanique bien huilée de la vie. Et toute dérape. Insensiblement, mais inexorablement. Comme un adverbe fait déraper la phrase. Ne surtout pas raconter les histoires. Le plaisir du lecteur est de s’y laisser glisser comme sur un toboggan. Sans pouvoir s’arrêter. « Il y a des moments de la vie, des pas ou des faux pas inutiles qu’on aimerait gommer. » Trop tard, on est embarqué.
          Mais ce coup de pouce  au destin, qui va le donner ? Qui va jouer au démiurge, au grand architecte qui gouverne le monde, au grand horloger qui s’amuse à le dérégler ? Le plus insignifiant des personnages, celui qu’on ne voit pas, précisément, parce qu’il ne sert qu’à mettre les autres en valeur : un figurant. Et si Dieu, justement, n’était pas l’auteur ni le grand premier rôle de la pièce ? S’il n’était qu’un figurant, qui peut tout se permettre parce qu’on ne le regarde pas. Et si c’était cela, le secret de son invisibilité ? Ou plus précisément, comme lui signifie le médecin en examinant ses radios, de sa... transparence ? Méfiez-vous ! Il est peut-être caché où vous ne l’attendez pas. À la table d’un café, ou sous un camion...
          Alors, juste un conseil : prenez garde aux détails. D’une nouvelle à l’autre, ils tissent une trame invisible. Une expression, un bouquet de roses, un poster de Magritte, la proximité du palais... Prenez garde aux thématiques récurrentes. Le spectacle, par exemple, qui revient dans toutes les nouvelles, mais de façon discrète. D’innombrables balises constituent plus un jeu de piste qu’un décor. C’est par le détail qu’on entre dans le récit. On parle de « tournage » avant de savoir que le protagoniste est comédien. Un paillasson planté de poils pointus comme les clous d’une planche à fakir annonce discrètement la mue d’un personnage. Ce sont les détails, aussi, qui vont coudre ensemble les différentes nouvelles, jusqu’à ce que les personnages et les situations s’emboitent les uns dans les autres.
          Le recueil est construit comme une sonate. La première nouvelle en donnerait le thème, la deuxième le contre-thème. La troisième introduit des variations dans lesquelles les deux thèmes se mêlent étroitement. On pense avoir compris le principe, on se demande comment les trois dernières vont pouvoir innover. Et l’on est pris dans le tourbillon des modulations jusqu’à la dernière, un strette éblouissant qui reprend en quelques pages les petits détails, les mots clés, les thématiques récurrentes, avant de nous entraîner dans une folle histoire de substitution, de complot, de travestissement... Et de s’achever sur ce qui pourrait être une clé de lecture pour l’ensemble : un camion qui transporte du sable pour Paris-Plage. « Il livrait au plus vite pour reconstituer le faux littoral. » Un détail ? Ou la porte ouverte sur les coulisses d’un théâtre où l’on nous a monté un gigantesque canular ? Dans chaque récit, un grain de sable a suffi pour gripper la machine. Imaginez ce qu’un Dieu figurant ferait de milliards de grains de sable... ou même davantage ?
          Cette construction aussi ingénieuse que rigoureuse est un premier plaisir de lecture. Mais c’est surtout la langue très particulière de Gilles Verdet qui séduira le lecteur. Par son inventivité, d’abord, qui joue avec humour de tous les niveaux de langue. Ici, on calanche ad vitam et on écoute de la zizique symphonique. Mais à côté du vocabulaire gentiment argotique (« j’ai mis les bouts fissa »), on trouve un jeu savant sur les allusions littéraires : « Choisir c’est mourir un petit peu » ; « Si les roses, même les jaunes, vivent paraît-il l’espace d’un instant, la vie à cet instant s’allongeait ici le temps d’un espace »... Les images éculées sont revitalisées avec humour (pour décrire des yeux : « J’y ai vu que du feu. Et du bleu. Du bleu clair ») et les images originales foisonnent (« Le regard attristé qu’elles portaient comme un maquillage de tous les jours »). Un léger décalage est introduit par des remarques métalinguistiques sur les adverbes, la sonorité d’un prénom, l’origine hispanique d’un tic linguistique... Comme si la langue était elle-même en représentation, miroir de ces nouvelles en trompe-l’œil. Les frontières entre la langue et les situations est d’ailleurs poreuse. Une réflexion d’une interlocutrice (« Vous voulez boire quelque chose avant ? ») entraîne par exemple une réflexion sur le caractère du personnage (« Un petit adverbe banal et vulgaire qui ouvrait une brèche existentielle dans l’espace temps... ») Parfois, ce sont les mots qui piègent les personnages, et celui qui tire les ficelles n’a qu’à tendre l’oreille : « Suffit d’une phrase, d’être à l’écoute au bon moment. Et de tirer le fil. Et toute la trame se défait. Ici, c’étaient les adverbes les mots importants. » Anodin ? Rappelez-vous : au commencement était le verbe. Mais à se focaliser sur lui, on ne fait pas assez attention aux adverbes. Précisément.

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Voir aussi : La sieste des hippocampes, Voici le temps des assassins.