Werner Lambersy, La chute de la grande roue, Le Castor Astral, 2017.

Lambersy          Rêve d'enfant, de voir le monde de haut et de tutoyer les étoiles, du haut de la grande roue. Rêve de poète, aussi, car le monde trouve dans la poésie une infime distance qui invite à le regarder d’une autre manière. Mais « la grande roue / De l'écriture tourne sans / Fin », et comme les rêves d’un jour, elle retombera. Autour de cette métaphore, mais aussi de tout ce qui emprunte un trajet circulaire (le temps cyclique, les orbites des astres...) se construit la première partie de ce recueil. Même les roues ont une chute, lit-on en filigrane, et le lent dépérissement contredit la circularité du temps. La grande roue est temps de fête. « Quand s'éteignaient / les lampions souvent / on était vieux. » Sans doute, dans les débris des rêves naissent encore les poèmes. Pour combien de temps ? La chute de la grande roue n’est pas seulement la chute de nos rêves : c’est la sensation que le linéaire, brutalement, a brisé le temps cyclique.
          Des quatre cycles qui composent ce recueil, comme les quatre saisons qui circularisent le temps, le premier, qui a donné le titre général, peut sembler le plus désabusé, ou de moins nostalgique. Mais les mêmes thématiques courent à travers les suivants : rêves et souvenirs d'enfance, inquiétude, voire épouvante devant le monde qui laisse la finance l'emporter sur la culture... Le même lien intime se tisse entre les éléments du cosmos, les plus infimes détails du monde qui nous entoure, les sentiments qui nous animent et les mots qui les traduisent. Cette unité fondamentale de toutes les strates de l'univers est une constante dans la poésie de Werner Lambersy et en inspire les images les plus fortes. Chaque page a sa fulgurance et chaque lecteur y ajoutera les siennes : « Moi qui longtemps pris / La nuit pour le marc / Du jour » — Horizon / Sur lequel la mort / Cloue les paupières du vide » — « Les châteaux de cartes / Des derniers lampadaires »...
          Discrètement, dans chacun de ces cycles, une thématique spécifique court comme un fil rouge. La grande roue, bien sûr, dans le premier. Le sel, qui revient comme un leitmotiv dans le deuxième, exaltant lorsque la « route du sel » définit le cheminement des poètes (« Ils vendent le désert / En échange de la soif »), inquiétant lorsqu’on évoque les chamelles chargées du sel pour les morts… Le voyage, les pays lointains fournissent de somptueuses visions à la troisième partie, quand la quatrième, plus sédentaire, explore la ville, le quotidien, la maison… Mais le véritable fil rouge entre ces instantanés est le poème, « plus fugace et / Obstiné / que le moustique avant / L’attaque ».

Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap.

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Otto Ganz, Du fond d’un puits, maelstrÖm reEvolution, 2017.

Ganz          « Ce n’est qu’au fond du puits que l’on voit la misère, la Grande Misère qui bat mille coups sur les vitres. Le reste n’est qu’un maquillage de surface ». Ces courts textes, écrits en un mois « d’une décennie inenvisageable », bouleversants, admirables de cruauté, ou de lucidité, ce qui revient au même, nous mettent face à la question la plus dérangeante qui soit : est-ce dans ce que nous croyons la vie ordinaire que l’on voit le monde tel qu’il est, ou dans le désespoir absolu de la dépression ? N’est-ce pas au moment où l’on est déconnecté de soi et des autres que l’on acquiert une redoutable lucidité sur le monde ? Ou, à l’inverse, est-ce au fond du puits que l’on devient aveugle, prisonnier de ténèbres qui ne nous renvoient qu’à nous-mêmes ?
          Celui qui écrit — « un homme que je ne connais pas mais qui me ressemble » — est à la fois dedans et dehors, happé par le gouffre qu’il a ouvert en lui-même et accoudé à la « margelle du monde », les yeux ouverts sur le néant. Il ne cherche pas la lumière, il n’est pas aspiré par l’obscurité, mais tente de trouver le « juste équilibre » entre les deux. Laquelle est illusion, laquelle réalité ? Les textes parlent de reflet, de miroir, de transparence, de vitre... Le front aux vitres, comme les veilleurs de chagrin d’Éluard, il sait qu’il y a désormais un dedans et un dehors, incompatibles. L’entrée et la sortie sont devant nous, « mais sur un autre plan de la réalité ». Peut-être est-ce cela le plus terrible : ne pas savoir quelle vie est un songe, et laquelle réelle. Il n’y a qu’une solution : accepter. « La vraie misère est de se révolter contre son état », clame la dernière page. Et c’est un espoir : celui d’échapper à la « Grande Misère » aux pompeuses majuscules entrevue au fond du puits.
           Il y a dans ces poèmes qui vous arrivent comme une gifle en pleine figure un « effroi d’être présent » qui n’est pas sans évoquer la nausée de Roquentin, la découverte insoutenable de l’existence des choses. Les hommes, au fond du puits, ne sont que des carcasses jetées sur leurs propres épaules, et on les voit. Et cette interrogation fondamentale sur la réalité et son reflet affecte les mots eux-mêmes, matière première de l’écrivain. « Une parole n’est fiable que si elle reflète une pensée, et non une idée en construction. Une pensée n’est valide que si elle est stable. » Qu’est-ce qu’une pensée stable ? Celle qui échappe à l’instant, au tourbillon des secondes qui constituent une minute, une heure, une journée ? Oui, la hantise de l’éternité traverse ces poèmes qui, souvent, semblent les étincelles d’un briquet allumé pour entrevoir les parois du mur. Le vocabulaire parle d’éternité (infinité, interminable, définitif, pérennité, toujours…), mais l’éternité est-elle une durée ou une répétition ? Les mots partagent aussi cette hantise (tourne en boucles, routine, nième…). Où trouver la durée qui ne soit pas un amas de secondes ? Un jour qui ne soit pas le lendemain d’une nuit ? « Chaque nuit gagnée sur l’effroi du même réveil ».
          C’est cela la vraie misère, non pas celle qui nous terrifie au fond du puits, mais celle qui nous attend à la sortie, si on n’a pas acquis, à la remontée, la sagesse d’accepter le monde tel qu’il est : une illusion inventée par les hommes pour supporter ce qu’ils ont entrevu dans un éclair de lucidité. Il faut y voir un message optimiste, car tant que l’homme saura créer cette illusion, il sortira du puits où, dit-on, loge la Vérité. « Le fond d’un puits est à ciel ouvert. Quiconque veut partir est libre. » Même si l’on est conscient de la difficulté de remonter ; même s’il reste, au sortir, la véritable question : « où aller ? »

Voir aussi : Pavots, Matière d'être, On vit drôle.

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Claire Castillon, Rebelle, un peu, L’Olivier, 2017.

Castillon          Vingt-neuf courtes nouvelles, vingt-neuf portraits d’adolescent(e)s (presque toutes des filles) confronté(e)s à des situations problématiques : conflits avec leurs parents, échec amoureux, anorexie, les colonies de vacances, la mort d’un ami, la maladie d’un proche… Ils réagissent avec leur système de valeur, leur propension à exagérer les conséquences d’une décision, leur confusion entre le provisoire et le définitif… Et leur envie d’exister pour quelqu’un, de sauver son prochain pour qu’il le regarde, de pleurer sa mort pour poser à l’inconsolable, ou de mettre en colère des parents trop indifférents, pour au moins s’attirer une réaction. Ils sont touchants parce qu’ils croient inventer le monde qu’ils découvrent, qu’ils affrontent des problèmes qu’ils croient seuls connaître, et que nous avons si souvent traversés…
          Mais, en général, ils réagissent avec détermination et optimisme. « J’ai envie d’une existence colorée, dit d’entrée de jeu la première d’entre elles, d’une vie amusante : je ne suis pas sur terre pour m’ennuyer. » Quant à la dernière, qui se réveille paraplégique, elle se réfugie dans les clés de sa maison pendues à son cou : « Avec de tels générateurs, et même si EDF plantait, il ne peut plus rien m’arriver. » Ce contre quoi ils se révoltent, et que, souvent, incarnent leurs parents, c’est au contraire la grisaille de la vie normale (« même bronzés, mes parents sont gris »), le ronronnement du quotidien (« ils ressemblent à deux rats de corridor »), la pusillanimité de la vie (« je voudrais des parents qui éclaboussent »).
          Claire Castillon leur donne la parole avec complicité et empathie, mais aussi avec un humour parfois décapant. Désopilants, les parents professeurs de chimie et de physique qui mettent trop de NaCl dans la soupe parce qu’ils ne peuvent pas parler de sel. On rit jaune avec ceux qui n’offrent à leur fils que des santons à l’effigie des généraux d’Hitler, et qui mettent le Führer dans la crèche à la place de Jésus, « parce que c’est le seul qui rentre dans la mangeoire ». Et plus franchement à l’évocation de la mère peintre qui expose dans la boucherie et qui parle de vernissage quand elle envoie le père acheter des côtelettes.
          Parfois, l’humour est à la frontière avec une poésie surréaliste, et c’est peut-être là qu’il a ses plus beaux effets. « Si j’avais su que grandir était si vaste, soupire une ado, je n’aurais pas attendu d’avoir zéro mois pour naître. » Certains rapetissent, d’autres craignent que les insultes ignorées rôdent sur le sol, certains rêvent de gagner beaucoup d’argent pour commander de belles tombes à leurs parents… Rebelles ? Oui, un peu. Mais surtout, extraordinairement vivants.


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Éric Berr, L’intégrisme économique, éditions LLL, 2017.

Berr          Et si la cigale avait raison ? Avouons que nous avons tous voulu le croire, quand nous découvrions cet hymne à l’égoïsme et à la médiocrité qu’est la fable de La Fontaine. Ou quand Margaret Thatcher a voulu gouverner un pays en petite épicière. Or, nous dit un économiste atterré, le prétendu bon sens de la fourmi est démenti au niveau macroéconomique : la dépense d’investissement, financée par l’endettement, va générer des revenus dont profiteront les entreprises et les ménages. Vouloir sauver l’économie par l’austérité a plusieurs fois été démenti par les faits ; continuer à l’affirmer constitue une forme de religion, sinon d’intégrisme. Comme toute religion, l’intégrisme économique nous pousse à accepter « un ensemble de prémices incertaines contre la promesse d’un avenir radieux. »
          Éric Berr joue à fond de la métaphore. Il distingue parmi les intégristes des théologiens, des évangélistes, un clergé, qui imposent un catéchisme fondé sur l’Ordre apostolique néolibéral au nom du dieu Marché, inspirés par une « main invisible » en guise de Saint-Esprit, et condamnant les blasphèmes (la contestation des bienfaits du Marché) et les sacrilèges (toute action visant à trop le réguler). Le livre est principalement structuré selon les « dix commandements » qui nous sont présentés comme des vérités souveraines et intangibles, et qu’il s’attache à démonter.
          Dans un premier temps, cependant, il analyse les méthodes utilisées par les sectateurs pour répandre leurs idées, et cette première partie est à mon sens la plus intéressante de l’essai. Tout pouvoir repose sur une légitimité. Or, comment imposer à toute une population, à l’échelle mondiale, des règles du jeu qui seraient à la fois fausses et défavorables à la grande majorité ? Dans la lignée de Max Weber, Éric Berr l’explique en distinguant un « pouvoir de » et un « pouvoir sur ». Le pouvoir de tout faire est certes limité, du fait de la rareté des ressources disponibles : il est illusoire de vouloir rendre tout le monde millionnaire. Il faut donc lui préférer un pouvoir sur les autres, qui convainque de poursuivre un but qui nous échappe sans que nous puissions y voir notre intérêt immédiat. Tel est bien le principe d’une religion, qui fixe un but lointain et inaccessible ici-bas (le paradis) pour faire accepter des règles défavorables aux individus. Transposé dans le monde économique, le processus consiste à proposer un « paradis économique » lointain (la croissance, le plein emploi…) pour mieux imposer un ordre qui ne bénéficie qu’à ses promoteurs. Pour cela, il faut donc renoncer à la persuasion (moyen de conviction du « pouvoir de ») pour obtenir la soumission par des moyens détournés : la rétribution (offrir une récompense pour faire accepter une situation désavantageuse), la dissuasion (menacer de représailles), la force (contrainte effective), ou la manipulation, plus subtile parce proche de la persuasion.
          Les « dix commandements » de l’ordre néolibéral, qui forment le corps du livre, sont donc des outils de persuasion, de dissuasion ou de rétribution qui nous font accepter des sacrifices au nom d’un avenir meilleur toujours repoussé. Pour les neutraliser, il suffit de démontrer qu’ils reposent sur des erreurs historiques ou intellectuelles. Disons-le tout de suite, je partage beaucoup d’idées, de craintes, d’espoirs, d’idéaux de ce livre, et ne demanderais qu’à être convaincu. Mais pas de cette manière. L’ironie est une arme redoutable et qui fait mouche, mais elle égratigne sans donner le coup fatal, et à haute dose, on ne sent plus sa piqûre. Lorsqu’elle tourne à la rhétorique creuse (« les miettes jetées à la plèbe »…), elle dessert plutôt la crédibilité du discours. Et pourtant, l’analyse est intelligente, compréhensible par un novice en économie moyennant le minimum d’effort intellectuel nécessaire pour comprendre des processus complexes, et les arguments convaincants. Ils le seraient davantage, cependant, s’ils s’appuyaient sur des références extérieures ou officielles. Mais celles d’Éric Berr sont le plus souvent internes au mouvement des économistes atterrés ou à des auteurs proches. C’est prêcher à des convaincus, mais je ne suis pas sûr que cela fasse avancer la cause. Apprend-on que le Parlement européen évalue à 1000 milliards d’euros le coût annuel de l’évasion fiscale ? Il serait plus efficace de donner la source de l’information, plutôt qu’une référence au Manifeste des économistes atterrés. Cite-t-on une phrase de George Stigler ? Il vaudrait mieux renvoyer à un de ses livres ou à une de ses interventions, plutôt qu’à Bernard Maris. Le lecteur sincère qui souhaite se faire une opinion sans préjugé devient méfiant. Et il se dit que, peut-être l’auteur applique sans le vouloir le dixième commandement qu’il dénonce chez les intégristes économiques : « le caractère objectif de tes recommandations tu affirmeras ». Peut-on reprocher à la fois à l’adversaire de constituer l’économie en science rationnelle fondée sur des chiffres solides, et de nous pousser à agir en fonction de nos émotions et non de notre réflexion ? Peut-on à la fois récuser le caractère objectif des recommandations économiques et prétendre s’adresser à l’intelligence ? Le sujet aurait sans doute mérité mieux qu’un pamphlet — sauf s’il ne souhaite prêcher qu’aux convaincus.

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François Jullien, Une seconde vie, Grasset, 2017.

Jullien          De livre en livre, François Jullien développe une pensée originale, inspirée de la philosophie chinoise des transformations intérieures : selon lui, depuis Hegel, une « logique des renversements » tente de se substituer à la « logique de l’identité ». Cette dernière, issue de la pensée grecque, affectionne des concepts aux contours nets qui s’opposent de manière tranchée : on passe à l’un en abandonnant l’autre. Dans la pensée chinoise, chaque concept est présent dans son contraire, comme dans le symbole du ying et du yang : le poisson noir a un œil blanc, et vice versa. Ainsi, la transformation s’effectue lentement au sein d’un même concept, et le passage de l’un à l’autre s’effectue imperceptiblement, sans opposition stricte. Dans ce nouvel essai, il applique ce principe aux évolutions de l’existence, lorsque nous avons l’impression de commencer une « seconde vie ».
          La seconde vie n’est pas, soudain, un changement radical qui viendrait d’un nouveau regard porté sur nous-même, comme dans le mythe de la caverne, où les hommes, en se retournant, voient soudain les objets dont ils ne connaissaient que l’ombre. C’est plutôt une « clairvoyance », une « lucidité » qui décante peu à peu notre regard sur la vie et qui nous permet de voir une nouvelle vérité non par déchirure, mais comme par transparence. Pas de « coupure », donc, pas besoin de « dépouiller le vieil homme », pas de vœu de Nouvel An pour un « nouveau départ ». Un peu de conscience se « capitalise par réfléchissement de la vie passée » et nous permet d’opérer de vrais choix. Notre première vie était chargée des déterminismes de notre enfance. Mais si l’on s’en déprend petit à petit, on prend du recul avec ce qui nous a conditionnés et une véritable liberté apparaît. Il faut donc se défaire de nos croyances, ou plutôt de nos « adhérences », dont il convient de se « dégager » plutôt que de les rompre. Il faut cesser de penser à une « autre vie », un « autre monde », pour nous positionner dans un « hors-monde ».
          C’est ce qu’indique, dans son analyse, le terme « second », qu’il préfère à « deuxième » : second (du latin secundus) se dit de ce qui suit (du latin sequi) : la seconde vie procède de la première, la deuxième la fait entrer dans un ordre nouveau, qui sera suivi d’une troisième, puis d’une quatrième. Second n’introduit donc pas une coupure, mais une pliure dans le cours des choses.
          Les occasions qui nous font prendre conscience de cette mutation insensible peuvent être variées. Projeter sa mort en face de soi ; effectuer un bilan de sa vie ; chercher, dans les interstices entre les langues et les cultures, les écarts qui nous permettent de déjouer les clichés culturels... Mais on ne peut « forcer » ce second temps de la pensée, il n’y a pas de stratégie pour prendre conscience d’une transformation intérieure.
          Cette idée, simple et évident pour qui a suivi l’œuvre de ce philosophe atypique, se décline de manière intelligente sur différents concepts auxquels il nous invite à réfléchir : sagesse, expérience, lucidité... La sagesse, par exemple, généralement comprise comme une « compensation » au vieillissement, tient plutôt de la résignation, d’un « affaissement de la pensée ». Il lui préfère la conception chinoise de la sagesse, liée à la disponibilité de l’esprit par retrait de tout ce qui l’encombre. L’expérience présente en français une ambiguïté inconnue de l’allemand entre ce qui s’enregistre inconsciemment en nous (Erlebnis, « un homme d’expérience ») et ce que l’on expérimente pour le connaître (Erfahrung, « faire l’expérience de »). La lucidité n’est pas découverte (comme la première expérience), mais découvrement (comme la seconde), ce n’est pas la fracassante révélation, mais « de l’expérience décantée ».
          Ces exercices linguistiques ne sont pas de simples jeux d’esprit. Ils nous font comprendre les mécanismes de cette « seconde vie ». La vie nous fait par exemple passer de l’expérience par innovation (expérimentation) à l’expérience par capitalisation, née de la mutation silencieuse qui se fait tout au long de la vie. Mais cette seconde expérience n’est pas la simple résignation de la sagesse : elle nous permet de renouer avec l’innovation aventureuse, de renouer avec la première expérience — de même que nous retrouvons l’œil blanc dans le poisson noir. C’est ce qui rend la lecture de cet essai stimulante, car il nous invite à voir et penser différemment des concepts qui nous semblaient évidents, et à appliquer ces nuances à nous-mêmes. Les chapitres sur le « second amour » ou sur la « relecture » en constituent de parfaites applications pratiques.
          On peut certes déplorer que sur un thème aussi essentiel, le livre n’ait pas toujours la limpidité des précédents et s’amuse un peu trop de raisonnements par jeux de mots (déceler – desceller), de décompositions étymologiques (ex-ister), de parenthèses explicatives… S’ils peuvent lasser et font penser aux raisonnements trop « épineux » dont parlait Cicéron, qui forcent à s’incliner plutôt qu’à approuver, on peut les prendre pour des exercices intellectuels destinés à briser nos catégories mentales et nous invitent à nous dégager l’esprit pour pénétrer dans une seconde lecture.

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Georges-Olivier Châteaureynaud, Aucun été n’est éternel, Grasset, 2017.

Châteaureynaud          Certes, on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans… mais qu’est-ce que c’est bon de se le rappeler un demi-siècle plus tard ! Surtout quand l’adolescence a pour cadre les années beatnik, en 1965, durant un été où Aymon, protagoniste de ce roman, échappe au confinement parental pour connaître la Grèce, puis Tanger, puis Londres, dans une béate insouciance estivale. D’un côté, des parents trop vieux, une mère sexagénaire et un père nonagénaire, en train de mourir dans un appartement d’helléniste poussiéreux. De l’autre, la découverte du sexe, de la drogue, de la musique, de la camaraderie spontanée des cheveux longs, des auberges de jeunesse et des récitals improvisés sur une place publique. Comment hésiter ?
          D’abord, on a l’impression que le temps s’accélère : les jeunes héros « dévalent à tombeau ouvert la pente de la vie », mais celle-ci, « de toute façon, ne mène nulle part, qu’on y aille à tout berzingue ou à petit pas. » Ils en profitent. Mais petit à petit, la nouveauté s’émousse, les découvertes deviennent routines, on s’englue dans les mêmes gestes. À Athènes, les jours « passent tels les wagons vides d’un train qui ne va nulle part ». Alors on change de continent. On rêve de Katmandou, mais on se retrouve à Tanger, dans la villa d’un riche excentrique où l’on puise à volonté la drogue dans un grand vase collectif. Le paradis ? On pourrait le croire, mais pas longtemps : « quelques jours d’harmonie, rien de plus. Certainement pas le bonheur. Rien que l’insouciance. » Surtout, chaque séjour se rompt par un drame. Une rivalité avec une bande de caïds. Une overdose. Un suicide. On se joue les dix petits nègres : tour à tour, les proches disparaissent et vous laissent seuls face à vos angoisses. La bande s’effiloche au fil des aventures.
          La bande est sans doute le personnage principal du roman. Comme les jeunes filles en fleur de Proust, elle a sa personnalité collective, mais chacun est individualisé par un trait de caractère, un talent, un détail physique. Naze a une croix gammée tatouée sur la main ; Angi est anorexique ; Kilian, « élu par le feu », au sens propre et au figuré, défiguré par l’explosion d’un poêle, mais guitariste virtuose... Et Aymon a ses parents inavouables, dont il a secrètement honte. Au fond, chacun a ses problèmes, comme une « araignée » qui le suce. « Naze avait son araignée bien visible sur le dos de la main. Anji avait la sienne au fond d’elle-même, aspirant toute sa chair dans une caverne intérieure ». Sans la lourdeur d’un roman initiatique, le récit finit par mettre Aymon en face de ses questions fondamentales, et le préparer à rentrer à Paris. « La paix intérieure manquait à son paquetage d’origine » : il ne la trouvera pas ailleurs, mais il regardera différemment le monde qui l’entoure. Ce révolté sans courage finit par « penser à son père comme à un être humain contraint à cohabiter avec lui-même ».
          Les romans de Georges-Olivier Châteaureynaud entretiennent avec le réel des relations ambiguës. On peut penser que celui-ci est plus en prise avec le monde concret que ceux qui nous plongent d’emblée dans un univers imaginaire, fantastique ou symbolique. On n’y croise pas de petit faune ou de démon à la crécelle. Mais la réalité ne semble exister qu’à travers un filtre, celui de la drogue, de la musique, ou de la photographie. La réalité a besoin de clichés pour être perçue. Les uns photographient les monuments pour prouver aux amis que la Grèce existe « pour de bon » ; Aymon, qui a grandi entre les photos des mêmes sites, ne parvient pas à les voir autrement que sur les clichés — non sans humour, puisque l’un d’eux « trônait dans les toilettes » et que « l’illustre édicule » en a hérité les relents dans sa mémoire… Le romancier résiste longtemps à la tentation d’inscrire le récit dans une référence mythologique, mais finit par lâcher, au détour d’une page, une allusion à Icare, qui a laissé fondre la cire de ses ailes au soleil de la frime. C’est sous son signe qu’on a envie d’inscrire ces rêves brisés d’adolescence.
          Et sous le signe de l’argent, qui tisse entre les personnages un réseau invisible. Il y a ceux qui en ont, ceux qui n’en ont pas, ceux qui en rêvent, ceux qui en auront. L’argent est un pays « plus vaste qu’aucun autre, puisqu’il se superposait sur tous et les englobait telles les colonies d’un empire secret ». Il ne semble pas poser problème : lorsqu’on en manque, on rencontre un ami fortuné qui vous paie des billets d’avion, ou on demande un mandat à sa mère. Killian attend sa majorité pour toucher une confortable prime d’assurance qu’il dépensera rapidement. Mais derrière cette manne permanente, il y a la crainte d’en manquer un jour, qui finit par rappeler la brebis égarée au bercail et le confronter au drame familial qu’il a cru évacuer en partant. La réalité finit toujours par se rappeler à celui qui la nie.
          Et, pour le plaisir du lecteur, il y a la langue claire et riche de Châteaureynaud. Une écriture limpide, qui ne s’interpose pas entre le récit et le lecteur, mais qui sait trouver, par moment, l’image juste, l’intuition fulgurante : « Les minutes s’écoulaient comme les gouttes d’eau d’un robinet mal fermé » ; « La gare était pleine d’inconnus inutiles »…

Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, Le corps de l'autre, Résidence dernière, Le goût de l'ombre, De l'autre côté d'Alice.

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Marc Pirlet, Un jour comme un oiseau, Murmure des soirs, 2017.

Pirlet          « Que retenir dans le flot des souvenirs ? Lesquels méritent, plus que d’autres, d’être consignés ? » Question déterminante pour un écrivain, et plus encore lorsqu’il travaille sur la mémoire des autres. En 2014, Marc Pirlet a publié un court récit fondé sur les souvenirs de Bruna, Polonaise communiste rescapée du camp de Ravensbrück. La mort de Bruna, un an plus tard, laisse l’auteur avec toutes les questions qu’il n’a pas pu lui poser. Un nouveau dialogue s’engage alors, avec les lieux — le cimetière où elle repose, qui évoque par sa disposition un nouveau camp de concentration, le mémorial de Ravensbrück, Bedzin, sa ville natale en Pologne, Billy-Montigny, où elle a vécu...
          Ce petit livre, paru dans le même format, pourrait n’être qu’un « post-scriptum en forme d’éloge et de remerciement », comme le présente son éditeur. On y retrouve les « chutes » des entretiens avec Bruna, de son vivant : tous les souvenirs ne sont-ils pas d’égale importance, s’ils ont survécu aux décennies ? Des plus saugrenus (la grand-mère qui, voyant pour la première fois des bananes, les prend pour des haricots géants) aux plus terribles (cette déportée sortant du rang, à Ravensbrück, pour se planter devant la surveillante en chef, alors enceinte, et vouer son enfant à naître sourd et aveugle). Souvenirs ténus, souvenirs précieux : qui se permettrait de les juger ? Ils sont comme un chant d’oiseau que l’on ne remarque pas, mais que Bruna écoute, au milieu d’un bois, après s’être évadée, et qui la rassure. L’oiseau plane tout le long de ce récit et accompagne, témoin discret, les épisodes de sa vie. À Ravensbrück, il survole le camp, porteur de rêve d’évasion à tire d’aile. À la fin de sa vie, place de l’Opéra, quand elle peut à peine marcher sur ses genoux douloureux, un oiseau à la patte blessée s’attache à elle. Infiniment précieux, ces oiseaux, car ils témoignent de la vie d’une petite note ténue. « Un jour comme un oiseau » : n’est-ce pas cela qui nous aide à voir la lumière.
          Mais ce récit est plus qu’un post-scriptum. C’est une réflexion nourrie aux témoignages d’autres déportés et dans un dialogue muet avec celle qui l’a inspiré. Une incroyable énergie se dégage de ce portrait de la vieille dame. La volonté de survivre au camp, bien sûr, mais aussi celle de sortir jour après jour, lorsque l’âge est venu, et de se rendre au même café pour ne pas s’enfermer dans sa solitude. Un effort épuisant qui a fini par la tuer. Volonté d’aller au bout de ses souvenirs, de son récit, même si raconter est devenu une épreuve, volonté de voir les photographies de Ravensbrück, même si elle sait qu’elles lui feront mal... Il n’y a pas de leçon à tirer d’une vie qui ne s’est jamais voulue exemplaire, mais un témoignage sur les priorités de la vie. Lorsqu’il rencontre Bruna, Marc Pirlet écrivait un roman qui lui tenait à cœur et qu’il a interrompu malgré les deux cents pages déjà rédigées. Peut-être ne s’y remettra-t-il jamais. Mais la priorité était d’écouter Bruna, comme, un jour, pour Bruna, la priorité fut de s’arrêter dans sa fuite pour écouter un chant d’oiseau.

Voir aussi : Histoire de Bruna.

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Régine Detambel, Trois Ex, Actes Sud, 2017

Detambel          « Il existe de nombreuses formes de haine, et "l'amour" d'une femme pour un homme est une de ces variantes. » Trois de ces variantes sont ici analysées sous la plume que la romancière a confiée aux trois épouses successives d'August Strindberg. On connaît la profonde misogynie du dramaturge suédois, passée parfois par des pamphlets haineux contre telle de ses épouses. Il était tentant de leur donner à leur tour la parole. Siri, jeune baronne qui rêve de théâtre, qui divorce pour l'épouser, et qui le quitte après des scènes épiques pour vivre avec une autre femme, « juive qui plus est », a le plus pâti de ses attaques. Peut-être parce qu'ils sont encore jeunes, ambitieux, et que l'amour de Strindberg, qui ne s'est pas éteint, a gardé sa force dans la rancune. Un amour « de pire jalousie réciproque », analyse la troisième épouse : jalousie pour le talent de l'un, pour la beauté de l'autre... La journaliste Frida savait qu'elle s'engageait dans « une histoire bien compliquée », mais elle a l'âge des « amours abyssales » qui l'aident à se libérer des routines familiales... et se retrouve la proie d'un homme torturé qui ne communique plus avec elle qu'avec des papiers fielleux glissés sous la porte. L'actrice Harriet était peut-être une carriériste, mais subjuguée par le dramaturge. Toutes ont connu à ses côtés un enfer qu'elles n'imaginaient pas.
          Sous la plume de Régine Detambel, elles ont cependant des points communs. Ces femmes livrées à l'ogre littéraire n'en ont pas moins une forte personnalité et se montrent actives dans leurs rapports avec les hommes. C'est Siri qui a pris les devants avec Strindberg, l'a invité chez elle, a décidé du divorce avec son précédent mari, pour « mettre de l'ordre dans sa vie ». Harriet ose le premier baiser et Frida entreprend de le détacher de Siri. August les confond parfois, appelle l'une du prénom de l'autre, et en lisant le livre qu'il consacre à déchirer sa première épouse, sa deuxième comprend que ce sera bientôt son tour. D'étranges parallélismes se révèlent entre ces femmes - dont aucune n'assistera à son enterrement. Plutôt que des épouses successives, c'est « la » femme qu'elles incarnent, la femme imaginaire qui nourrit à la fois les rêves de Strindberg (trouver « une femme qui puisse le réconcilier avec l'humanité ») et ses terreurs injustifiées (voir les femmes prendre un jour la place et le travail des hommes), rêves et terreurs qui nourrissent tour à tour sa misogynie et son amour. En cela, ces femmes ont encore bien des choses à nous dire un siècle après la mort de l'écrivain suédois.
          La courte évocation de ces trois femmes est surtout l'occasion d'évoquer, indirectement la personnalité complexe de Strindberg, écrivain, peintre, alchimiste, torturé par la vie et par sa propre folie, mais habité par une force qui le dépasse — « les doigts déjà fous d'une faim dévorante » lorsque l'écriture le démange. Une folie désespérée, destructrice, qui se projette sur ses relations avec les autres, et avec ses femmes. « Le mariage, c'est du cannibalisme », écrit-il. Mais la séparation donne des envies de meurtre, il rêve de magnétiser les photos de ses enfants pour qu'ils tombent malades, pas trop gravement, mais suffisamment pour qu'on lui demande de venir à leur chevet. Les plus belles pages de ce roman sont sans doute ces scènes où l'on hésite entre génie, folie et désespoir extrême.

Voir aussi : Son corps extrême, Opéra sérieux.

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Werner Lambersy, Ball-trap, L’âne qui butine, 2017.

Lambersy         « Pull ! Ball trap ! Circulez, il n’y a rien à voir ! » Ainsi se résume la mort d’Angélique, la grand-mère maternelle. « Elle disparut de ma vie comme une cible d’argile explosée en plein vol. » Mais n’est-ce pas l’exercice favori de la Mort, de s’entraîner au tir au pigeon avec des disques d’argile, tout autour de nous, avant de tirer le coup de grâce, le seul qui nous concerne ? Avec l’âge, on la voit de plus en plus experte au maniement de son arme. Les parents, les amis tombent comme éclatent les petits plateaux jetés en l’air sous le fusil du chasseur. Il y a du mémorial dans ce long récit en prose — exercice rare pour le poète — où s’alignent les morts de son histoire. Le grand-père qui meurt en plein milieu de son nom inachevé. La mère enterrée par un ancien amant thanatologue avec son petit chien sacrifié comme jadis les serviteurs des grands. Le beau-père médecin qui prédit paisiblement sa disparition dans les quatre ans. Et Bauchau, Bhattacharya, Zabor, Lamy, et Babette, « qui désormais restera jeune à jamais »...
          Face à l’hécatombe régulière, mais qui accélère son rythme, si l’on ne veut s’abandonner à un désespoir ou une révolte également stériles, il n’y a que l’acceptation de l’inéluctable. Se réveiller en pleine nuit « conscient que tout est comme cela doit, pourvu que je ne m’en mêle pas ; porté par une sorte de Mer Morte où l’on ne peut que flotter ». Il y a alors une jouissance de la beauté pure, « dont l’évidence ne s’appuie sur rien ». Il y a celle qui dort à nos côtés, « qui m’enveloppe du rythme léger de sa respiration ». Comme le résume von Knapheyde, qui anime la collection Xylophage à l’Âne qui butine : « est sujet à l’errement / des plus créatifs de l’inconditionnel / celui qui / entre l’Éros et le Thanatos / croque l’os et son alter ego / in vivo / Ball-trap à prendre ou à aimer. » C’est entre Éros et Thanatos que Werner Lambersy nous entraîne dans un parcours apparemment erratique sur la mer de ses souvenirs. Et l’on ne peut que songer aux Dernières nouvelles d’Ulysse, un de ses recueils les plus accomplis : comme le héros grec errant de Thanatos (Troie) à Éros (Pénélope), comme son avatar irlandais Leopold Bloom, errant de la mort au sexe, au cœur de Dublin, le « je » de ce récit erre dans la mémoire de Werner Lambersy, entre souvenir révolté des disparus (comme Tyll Ulenspiegel, les cendres de Claes battent sans fin sur sa poitrine) et présence émerveillée aux vivants.
          « Devant la mort, j’ai toujours dressé la brutale vérité de la chair, la chaleur des corps. » Les femmes aimées traversent le récit avec le même sans-gêne désordonné que la camarde. N’y cherchons pas une logique dont le monde qui nous entoure n’a que faire. N’y cherchons pas plus un itinéraire construit que dans l’Odyssée. On se laisse ballotter d’image en image, de fulgurances en naufrages, car le poème n’est pas le « gluant papier tue-mouche » qui arrête dans sa course « la guêpe ou l’abeille du beau ». Il faut lui laisser son rythme, son souffle, son vol incohérent, qui pour l’observateur attentif se révèle une danse. À condition qu’il se laisse flotter sur lui comme sur la Mer Morte.
          Un court recueil de poèmes, Je me suis fait un non, est annexé à cette odyssée de la mémoire. Daté d’un voyage vers Malte dans un conteneur, en 2014, il semble à première vue étranger au récit. Mais lui aussi fouille à rebrousse-mémoire « dans le vieux / coffre à jouet du / Temps »...

Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, La chute de la grande roue.

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Frédérick Tristan, Le passé recomposé, P. G. de Roux, 2017.

Tristan          « Depuis ce matin où il s’éveilla octogénaire, le romancier décida de se remettre à écrire afin de ne pas s’oublier. » Cet aveu, au détour du trentième chapitre, est une des clés de cet ouvrage qui se présente, sur la couverture, comme un « récit » et, sur la page de garde, comme une « anamorphose ». On a vite compris que l’octogénaire et le romancier ne sont que des manières de désigner, à la troisième personne, celui qui répugne au « je ».  « Le je d’un auteur est toujours le masque de son moi », professe-t-il, autant choisir d’emblée le « il », qui se dénonce lui-même comme un masque et rétablit la sincérité de l’auteur, biaisée par la première personne, en le désignant ouvertement comme un personnage et non comme un narrateur. Mais rien n’est simple chez Frédérick Tristan : l’octogénaire, le romancier, le voyageur, le moi (qui apparaîtra furtivement dans le même trentième chapitre !) ne sont pas les mêmes personnages, dans sa conscience qu’il compare à une « pâte feuilletée ». Aucun ne peut revendiquer l’existence, mais leur superposition permet des passages de l’une à l’autre couche de la conscience : c’est dans ce mouvement permanent, dans ce courant dynamique inhérent à la vie, que se constitue la personnalité.
          « ...afin de ne pas s’oublier ». Autre clé de lecture, puisque le récit, comme la conscience de l’auteur, commence par une amnésie. La mémoire effacée du jeune enfant, durant l’exode de la Seconde guerre mondiale, la conscience dévastée dans laquelle il faut « trier des bribes de souvenirs » comme des chiffons dans une déchetterie, est le point aveugle qui seul nous permet de voir. Le travail d’une vie sera de transformer cet épisode traumatisant une « véritable matrice, vide inaugural pareil à l’ultime ». Et le travail de l’octogénaire sera de réunifier ces différentes manières d’affronter la mémoire de l’oubli. Un « passé recomposé ».
          Car plusieurs chemins sont possibles pour explorer une identité morcelée par l’oubli. Le premier est d’investir des hétéronymes de l’illusion d’exister, « une façon de se retrouver », de « se donner corps au creux de l’énigme ». Le pseudonyme est alors un « intensificateur d’identité » qui assure au moins une unité à celui qu’on invente de toute pièce. L’enfant y a eu recours, devenant Pacrasse ou Rastapan. Puis l’adolescent, qui deviendra Danielle Sarréra. L’adulte se fera appeler Frédérick Tristan, qui lui-même éclatera en une série d’autres hétéronymes, tantôt personnages, tantôt éditeurs de ses propres livres ! Petit à petit, « l’écriture devient elle-même le personnage central du récit », reléguant hors de son champ l’auteur, l’éditeur et les personnages. Quant au « je » furtif : « Sans doute, à mon tour, avais-je revêtu l’habit d’un personnage ».
          Mais peut-on échapper au morcellement par l’éclatement de l’identité ? Peut-on, pour sortir du labyrinthe dans lequel on s’est perdu, devenir soi-même le dédale ? Il est une autre voie vers l’unité fondamentale, celle du « vide plein » : non celle de l’addition, mais celle de la soustraction. Lorsqu’il se retrouve éditeur de ses propres livres, l’auteur comprend qu’il s’agit d’une « façon de disparaître » et non de se retrouver. Le vide — anagramme de Dieu — est l’autre voie identitaire, qui se dessine petit à petit par l’expulsion de l’homme dans son œuvre, puis par l’expulsion de l’auteur de son œuvre. Remplacer le « je » par des pièces génériques (le romancier, l’octogénaire, le voyageur...) est une manière de transformer la vie en jeu d’échec, immatériel.
          L’écriture est le premier révélateur de cette voie négative. La fiction substitue au réel (ou prétendu tel) un imaginaire d’un autre ordre, invisible et impalpable, mais non moins réel. Non pas un dégorgement stérile d’imagination dépourvue de sens, mais la doublure invisible et cohérente du monde apparent. « La fiction est une ruse du réel pour s’expliciter mieux » : dégagée du conjoncturel comme le récit se débarrasse de l’anecdotique, la réalité du récit est éternelle d’avoir échappé à son inscription dans le monde. Ainsi l’écrivain apprend-il à « tuer la mort par la substitution du néant en œuvre, geste d’un au-delà ici présent par le texte, empreinte d’un passage plus significatif, et donc plus vrai, que l’absorption fatale du trou noir ».
          La philosophie chinoise est le deuxième révélateur. « Le vide du Tao considéré comme un plein l’incita à supposer que la véritable dimension de la réalité n’était pas dans le visible mais dans l’invisible ou, plus précisément, dans la faille. » Dans le mille-feuille de la conscience, les interstices sont peut-être plus importants que les couches de pâtes. De même que le vide est au cœur de l’amnésie, qui le crée au sein de la mémoire, le néant reconstruira l’identité perdue.
          Quant au troisième révélateur de ce vide plein, peut-être est-ce l’expérience mystique que l’écrivain avoue, à cinquante ans, lorsqu’il a réussi à se dévêtir « de son anxieuse recherche d’être ». Aveu discret et précieux chez un auteur qui s’est toujours méfié du terme : mais l’état qui emprunte tout naturellement à la tradition religieuse (grâce, béat, communier, Pâque...) est la porte vers un « non-être » qui révèle peut-être le « corps de fée » que le livre s’est donné en sous-titre. Nous comprenons alors pourquoi ce « récit » est une « anamorphose ». Il tient de la métamorphose, la révélation d’une forme glorieuse ignorée, mais biaisée par l’angle de vue. Le terme renvoie presque automatiquement à la plus célèbre d’entre elles, un crâne peint sous un angle oblique, et qui paraît une tache sur le tapis des deux ambassadeurs peints par Holbein. Lorsqu’on se déplace sur le côté du tableau, la tête de mort se révèle et les portraits des deux hommes disparaissent. Ce néant qui a pris leur place n’est pas celui de la mort, mais ce « néant en œuvre » qui est parvenu à la tuer.

Voir aussi : Le fabuleux bestiaire de madame Berthe, Petite suite cherbourgeoise, L'amour pèlerin, Le manège des fous, Anagramme du vide, Monsieur l'Enfant et le cercle des bavards, Le chaudron chinois, Enquête sur l’impossible, Don Juan, le révolté, Brèves de rêves, La fin de rien, Dernières nouvelles de l'au-delà.

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Belinda Cannone, S’émerveiller, Stock, 2017.

Cannone           « Sait-on exactement ce qui compose l’écheveau touffu de nos émotions à un moment donné ? » C’est à répondre à cette question que s’emploie Belinda Cannone, de roman en roman et d’essai en essai. Le sentiment d’imposture, le désir ont retenu son attention, aiguisée comme un scalpel sur le fusil d’une langue riche et précise. Dans cet essai entrecoupé de courts poèmes en prose, elle s’interroge, et nous interroge, sur l’émerveillement.
          La forme du livre est le résultat d’une rencontre : une réflexion de longue date sur le thème arrive à sa conclusion au moment des attentats de 2015, qui semblent ruiner l’idée même d’émerveillement, mais simultanément, une collaboration avec l’ARDI (Association régionale pour la diffusion de l’image) lui procure de nouveaux sujets d’émerveillement : une collection de photographies sur lesquelles il lui est proposé d’écrire de courts textes. Le résultat est convaincant. S’émerveiller, c’est donner à voir plus encore que voir, et ces courts textes poétiques, en écho par un mot, par une idée, avec les analyses qui les précèdent, nous font pénétrer de nous-mêmes au plus intime de la réflexion. Car plus qu’une analyse, c’est une invitation à nous émerveiller qui nous est adressée ici.
          S’émerveiller, donc. Et parvenir à distinguer cette sensation si difficile à cerner de concepts proches : éblouissement, jouissance, étonnement, admiration, mais aussi émotion devant le sublime ou devant la merveille. Les nuances que Belinda Cannone nous propose sont toujours justes, et éclairantes. Dans toutes ces mises en contact soudaines avec quelque chose qui échappe à la compréhension immédiate, il y a une épiphanie, un « présent pur », un « regard d’enfance » débarrassé des schémas d’interprétation adultes. Cela ne dure qu’un moment — sous peine, sourit l’auteur, de devenir le ravi de la crèche. Et pourtant, ce n’est pas la même chose. Ce qui nous éblouit ou nous étonne est souvent quelque chose d’exceptionnel, de grandiose, de lumineux. On peut en revanche s’émerveiller devant un élément banal du quotidien et admirer, sans s’en émerveiller, un spectacle majestueux. La surprise entre pour beaucoup dans l’étonnement, mais on accède à l’émerveillement « par vigilance ou par surprise ». Il nous saisit devant quelque chose « qu’on n’attend pas, qu’on ne sait pas attendre », car le rôle du spectateur est plus important que le statut de ce qui l’émerveille.
          « C’est à l’intersection de mon regard, armé par ma langue, et de la réalité, que surgit la possibilité de s’émerveiller. » C’est ce dynamisme, cet aller-retour entre un objet et un sujet, qui caractérise cette expérience. Il faut être perceptif, car « cette disposition est une conséquence de la faculté de joie qui est elle-même une expansion du désir de vivre ». Aussi faut-il se débarrasser de tout ce qui encombre la perception immédiate de la réalité : le nihilisme, l’enténèbrement, le malheur, mais aussi le narcissisme, car le moi est le premier obstacle à l’imprégnation par la merveille : « s’y laisser enfermer nous empêche d’être ce bel instrument à saisir le monde ». S’émerveiller, c’est « accéder à la voyance, à la disponibilité poétique au monde ». Ce n’est possible que si nos yeux sont tournés vers l’extérieur, et pas vers notre nombril.
          Cet anéantissement du moi pour s’ouvrir totalement au monde, à chaque détail qui contient la totalité de l’ensemble, est sans doute proche de l’expérience mystique, du « sentiment océanique » de Romain Rolland, de « l’expérience intérieure » de Bataille. Belinda Cannone consacre un chapitre à ces expériences, pour les distinguer de l’émerveillement, qui tend vers elles de façon asymptotique, sans les atteindre. Mais le sentiment océanique et l’émerveillement ont en commun une sensation de « hors-soi », et une jubilation qui nous réconcilie avec le monde, et avec nous-mêmes.
          En fin de compte, le mot qui s’approche le plus de ce sentiment est peut-être une « surprésence ». Surprésence du monde, d’abord, qui n’est pas sans évoquer le « trop-plein d’existence » à la base des expériences de Roquentin, dans la Nausée de Sartre. Une « présence considérable des objets, apparaissant soudain dans une lumière extraordinaire quelle que soit leur valeur intrinsèque ». Mais aussi une surprésence au monde, qui tient à nous et non pas à ce que nous regardons, une « capacité de se tenir dans un état de présence extrême au  monde, qui le fait advenir dans son éclat. » En fin de compte, il faut être deux dans l’émerveillement, pour pouvoir ressentir, un bref instant, la certitude de n’être qu’un.
          Cette réflexion est loin d’une analyse philosophique abstraite, non seulement grâce aux photographies et aux poèmes en prose qui jalonnent le texte, mais surtout par le souci de Belinda Cannone de fonder son analyse sur des exemples concrets, empruntés au quotidien, l’apparition de chevreuils derrière une fenêtre, une méditation devant un chêne, le choc d’une stalactite ou le geste tendre de l’Amant. Et surtout, parce que son écriture, souple et précise, aux formules confondantes, est elle-même source d’émerveillement.

Voir aussi : Le nu intérieur, Le don du passeur, Le sentiment d'imposture.

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Hubert Haddad, Premières neiges sur Pondichéry, Zulma, 2017.

Haddad          Hochéa Meintzel, un vieux violoniste virtuose de Jérusalem, arrive en Inde à l’invitation d’un festival de musique. Obsédé par un passé qui lui a pris toute sa famille, dans le ghetto de Lodz, les camps d’extermination, les attentats à la bombe de Jérusalem, il ne se sent plus aucune attache avec son pays ni avec sa culture. Son départ se veut sans retour. C’est l’occasion pour lui d’une quête du néant, au-delà des mémoires écorchées qui n’ont engendré que la haine, la violence et la mort. « Je ne suis plus Israélien et je ne veux plus être juif, ni homme, ni rien qui voudrait prétendre à un quelconque héritage. » Persuadé qu’il s’installera en Inde, il y voit un retour aux sources — n’est-ce pas là que fut inventé, six ou sept mille ans plus tôt, le ravanastron, ancêtre du violon ?
          Accueilli par une jeune musicienne qui lui servira de guide, il entreprend alors un voyage initiatique dans le sud de la péninsule, une errance semblable à un long labyrinthe, qui le mène à Kochi, l’antique Cochin, qui a elle aussi connu les vicissitudes de l’Histoire. « C’est le lieu du dernier pas, loin de la folie des hommes », lui dit sa guide. Dans le refuge qui l’accueille, en attente d’une tempête qui s’annonce mémorable, un petit groupe se compose dans une communion improvisée autour d’un « pauvre agneau sacrifié » : toutes les religions s’y côtoient, un chiite, un sunnite, une Indienne, des anglicans, des bouddhistes, un juif... Le dernier pas, c’est vrai, dans la quête du néant, du silence, d’une fusion universelle et indifférenciée. Il y apprend que la foi ne peut être proclamée. « Dieu n’est pas une fête municipale. Dans un monde délivré des religions, on reconnaîtrait les gens de foi à leur silence. »
          Est-ce là la fin du parcours initiatique, ou le début d’une seconde étape ? Le labyrinthe extérieur, dans lequel il a erré jusqu’au refuge, se double d’un autre, intérieur, au cours d’une expérience confondante : « il déambule à nouveau, cherchant l’issue dans les souterrains du fond du sang et des secrets, le labyrinthe à lui-même inconnu, tombeau de galeries tournantes que nulle lueur jamais n’accroche. » Un autre voyage commence alors, en lui-même, avec un nouveau guide : un petit air jailli de son enfance, entendu dans le ghetto de Lodz et qui va le guider comme un fil d’Ariane.
          Car à Kochi, il y a une synagogue et une petite communauté juive issue du fond des âges, remontant peut-être à l’époque de Judas Macchabée ou d’Hérode. Le récit bifurque, les branches s’entremêlent en un savant contrepoint, celle du musicien en quête d’oubli et de la communauté attachée à sa mémoire. Dans un mélange d’humour et de poésie, celle-ci s’apprête à vivre le grand jour, l’anniversaire de sa fondation, dans la tempête qui s’annonce. Le hazzan qui bégaie dispute le juif noir qui dessert la synagogue, Sarmad le brocanteur et Dätan, le maître de forge, entreprennent de raconter la légende originelle, l’arrivée des juifs à Kochi, la fondation d’un petit royaume qui laissait toute sa place aux autochtones, la transmission du souvenir sans en dévoiler les secrets, la constitution d’une langue qui mélange toutes les autres... Ce royaume juif jadis prospère, loin de la Terre sainte, est fier d’être resté « le seul royaume juif depuis la ruine de Juda ». Ce joyeux mélange n’est pas sans évoquer celui du refuge où a échoué Hochéa Meintzel, sinon qu’il n’a qu’une religion, et qu’il maintient une tradition que cherche à fuir le violoniste.
          Qu’est-ce qui va les rassembler ? Le hasard d’une rencontre, une nécessité extérieure, la tornade qui empêche le visiteur de partir, et une nécessité intérieure : une ironique question de quorum. La petite communauté s’est réduite au fil des siècles : pour la cérémonie qui requiert dix mâles adultes, elle n’a pu en réunir que neuf. Hochéa le déraciné devient l’homme providentiel pour renouer les racines. Que devient alors sa quête de l’oubli ? Elle n’est pas reniée, mais prend un autre sens, paradoxal. La petite musique venue du fond de sa mémoire de Lodz le lui révèle, ainsi que la jeune musicienne qui lui sert de guide, qu’il retrouve le lendemain. « C’est par l’exil et l’exode que nous existons. Celui qui l’oublie perdra sa mémoire. Je crois que beaucoup l’ont perdue en prenant possession de leur rêve, ils ont oublié l’espérance. » Le futur se greffera toujours sur le passé : quelle espérance nourrir si l’on a perdu la mémoire ? Si Hochéa reste en Inde, que deviendra la complicité affectueuse qu'il a nouée avec la jeune femme, et qu’ils n’hésitent pas à nommer amour ? Une impossibilité ou une routine. Partir pour ne pas se perdre, retourner à Jérusalem pour rester à Kochi, comme le petit air de Lodz a dû venir en Inde pour ne pas se perdre.
          Dans une intrigue sinueuse comme un labyrinthe, mais en fin de compte d’une clarté lumineuse, le roman se déroule dans une alternance de scènes intimes ou grandioses, mais toujours somptueuses, entre méditation, poésie et humour. On y retrouve les thèmes et les obsessions chers à Hubert Haddad : la mémoire blessée, la plaie vive des proches décédés, l’identité qui se définit par sa quête plus que par ses racines, la quête d’un néant revivifiant, l’appel à l’apaisement entre les peuples, et en particulier dans le conflit israélo-palestinien, cette « guerre de cent ans entre l’empire de Lilliput et celui de Blefescu »... Et surtout, dans une écriture maîtrisée, des formules bouleversantes de poésie et de sens, qui nous entraînent dans une réflexion infinie : les rêves, « torches jetées dans un puits » ; l’aube, « simple blessure du vide » ; « Hier est une tombe fraîche où tous les jours vécus se désagrègent, et demain n’y rajoutera qu’un peu de terre »...

Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Le nouveau nouveau magasin d’écriture.

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Martine Roffinella, L’Impersonne, François Bourin, 2017.

Impersonne          « Quand on buvait on était plein d’amour ». Dès la première phrase, impersonnelle, le lecteur comprend que la narratrice a perdu la première personne. Elle restera une « Impersonne », « non pas un fantôme mais un organisme inhabité du point de vue du cœur ». Et l’on comprend pourquoi. La boisson, ou plutôt la sortie de l’alcoolisme, puisque le verbe est au passé. La force de ce récit tient dans l’ambiguïté du rapport à l’alcool. Se penchant sur son passé d’alcoolique, à la cinquantaine, la narratrice en dissèque sans complaisance les dangers, les excès, les querelles déchirantes, la perte du travail... Mais au moins, elle existait. Il y a des accommodements avec l’alcool. L’étudiante en lettres les connaissait — le petit verre de cognac donne du corps à Rousseau, mais Balzac induit à la sobriété... L’amoureuse aussi les pratiquait : avouant crument qu’elle n’aimait guère le sexe, qu’elle « s’y collait comme au bagne », elle s’encourageait d’un petit verre de vodka. Et dans la vie professionnelle, les bières aidaient volontiers à franchir le cap difficile ou à sceller des amitiés de travail.
          En fait, le problème ne vient pas de l’alcool, ni de l’abstinence, mais de l’Impersonne, celle qui se sent, au fond d’elle-même, blessure et béance, « un appartement vide un local sonore ». Au moins l’alcool « meuble tout ce silence entrecoupé de verres à remplir remplis bus ». Prenant conscience de ses échecs, amoureux, professionnels, amicaux, décidée à changer de vie, elle cherche d’autres meubles, avec application, enthousiasme ou désespoir. Ou humour, aussi, car jamais elle ne s’attendrit sur elle-même. Elle se trompe, parfois, comme dans l’épisode, mi dramatique, mi savoureux, du retour à la foi. À l’église, au milieu de « milliers d’humains solidifiés statufiés rassemblés scellés devenus dalle pour accueillir les prières », elle a l’impression de « s’agenouiller sur des crânes compactés des ossements des déchets d’espoir devenus aussi durs que béton ». Oui, peut-être est-ce un nouveau meuble, ce « Jésus tout propre tout intact » mais peut-être est-ce aussi une nouvelle prison. « On a l’impression d’être séquestré par la vérité après avoir été emprisonné dans l’alcool ».
          Même chose en amour, avec d’anciennes amies que rassure la période d’abstinence, ou la « Rencontre Raisonnable » qui pourrait la sauver, ou l’admiratrice venue du nord pour bouleverser sa vie en tâchant d’y mettre de l’ordre... Mais elles aussi, à leur manière, sont des Impersonnes. Aucun prénom ne nous aide. Elles ne sont que « la liaison », « l’autre », « la relation »... Et l’alcool n’est plus là pour recoller les sentiments. « On s’aperçoit qu’il n’y a rien à recoller car pas d’objet qui aurait pour nom Amour aucune sorte de sentiment qui ressemble à ça ». Car le grand prêtre de l’union, c’était l’alcool.
          Ce sont sans doute les pages les plus dures, et les plus fortes du livre, en particulier la longue conversation avec l’ancienne amie qui finit par lâcher que « sobre c’est encore pire ». « Il y a un truc déjà mort en toi c’est la sensation que j’ai que tu es déjà un peu cadavre quelque part tu trimballes un organe mort et à tous les coups c’est le cœur alors tu comprends ça fiche une trouille bleue je ne suis pas nécrophile ». Ne comptez pas sur la fin pour moraliser ce désarroi. Devant tous les possibles qu’elle envisage — « ce parking à rêves » —, la narratrice « préfère y voir clair ».
          Si, il y a quelque chose de lumineux, de sensuel, de fulgurant dans ce livre : c’est l’écriture. Cette phrase sans ponctuation, qui ressemble à un délire, mais d’une limpidité déconcertante. À aucun moment on ne se sent perdu. Les formules sont fortes, les mots précis, les phrases tranchantes. Et la fluidité de l’absence de ponctuation correspond à celle de l’alcool, de la vie qui s’écoule, de la réalité qui s’estompe. « On entend la proposition c’est comme si elle était lisse de l’eau qui coule on plonge les mains dedans pour retenir le sens des mots mais ça coule coule on ne comprend goutte les phrases fuient dans la liquidité le caniveau ». Atypique (mot qui ne veut rien dire, mais faute de mieux), intransigeant, impitoyable, ce récit nous brûle comme un alcool trop fort. On le consomme sans modération.

Voir aussi : Recherche de fuites, État d'un lieu désert, Inconvenances.

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