Éric Brogniet, Bloody Mary, Road movie pour Marilyn Monroe, illustrations de Thierry Wesel, Le Taillis Pré, 2019.

Brogniet          Road movie ? Ce « genre cinématographique qui dépeint l’errance » (Larousse), à la fois psychologique et spatiale, convient mieux au personnage de Marilyn Monroe qu’un « hommage » qui fige celui à qui il s’adresse « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change ». Le recueil adopte discrètement la forme du film, avec ses flash back, ses travellings  et ses story boards, mais le vocabulaire technique est détourné de façon sinistre. Dans un travelling avant, « le tiroir de la morgue coulisse » et « le cadavre fait partie du story board ». Dans ce « massacre que l’on appelle la vie », la mort de l’actrice (suicide, assassinat ?) sert de fil conducteur, non par obsession macabre, mais pour montrer qu’elle est la doublure de toute sa vie. Le maquillage n’est-il pas une façon de tuer le visage ; l’image, une façon de figer le mouvement ? Le cinéma, qui épingle l’actrice dans l’apparence de l’action, se nourrit de ce paradoxe. Bien plus que les photographies de Marilyn courant, qui dénoncent d’elle-même la contradiction, l’apparent mouvement des images animées fait oublier qu’elles suspendent à un moment donné, le temps du tournage, le flux de la vie. Mort sournoise qui mime l’agitation de la vie. Comment survivre à ces « instantanés qui éternisent le bonheur » ? Comment se regarder vieillir, ou tout simplement affronter son regard intérieur, quand tout nous ramène, inéluctablement, à cette construction artificielle vouée aux Mammons américains, « le Capitole et le Capital » ?
          Errance ambiguë, donc, non seulement parce qu’elle souligne le paradoxe du mouvement apparent et de l’immobilité profonde, mais aussi parce qu’elle passe en permanence de l’intérieur à l’extérieur, des errances du corps à celles de l’âme, le long des « nerfs électrifiés » comme une voie ferrée. Le recueil se situe dans le « dédale autoroutier » d’une « mégapole brumeuse », autant que dans le « cœur perdu » et les « détresses de la vie ». Mais aussi dans la vie apparente et la mort intérieure — qui finit toujours par l’emporter.
          Le meilleur hommage à rendre à cette « sœur saccagée / Sous le couteau de l’absolu » est sans doute dans ces tensions entre deux univers parallèles, ces doubles jeux qui remettent en mouvement ce que la caméra, puis la mort, ont figé. Les allers-retours se multiplient entre visible et invisible, apparence et réalité, vie et mort : le scalpel est à la fois autopsie et vivisection, la piscine « tombe liquide » et « utérus bienveillant », de même que la maison, « votre utérus et votre tombe »… N’est-ce pas d’ailleurs notre sort à tous d’être sans cesse chahutés entre notre être profond et l’image qu’on en donne, entre les rêves d’absolu et leur nécessaire déception ? Notre conscience n’est qu’illusion « Et l’invisible n’est pas ailleurs / Que dans ce corps palpable ». L’hommage à un mythe du cinéma des années 60 véhicule alors des angoisses universelles.
          Le poème, affronté à sa contradiction, « est une transaction secrète / Entre ce qui vit et ce qui va mourir ». Il dispose de ressources techniques aussi efficaces que le flash back ou le travelling avant. Le rejet, par exemple, qui disloque une expression figée et traduit la contradiction interne, rend sensible le paradoxe ou permet à un mot (« action », « coucher »…) de se comprendre, brièvement, dans deux registres distincts : « plein jour / Factice », « action / De grâce », « coucher / Du soleil », « ma vie / Publique »… Les rimes internes tissent des rapports secrets entre des images apparemment incompatibles : « La neige des écrans a tôt fait d’effacer / Les traces de larmes et de sang », « le vol blanc des cormorans / Paraphant un ciel azuréen ». Les images mettent brutalement deux mondes en contact : « la joaillerie des feux rouge », « tissu d’insomnies »… Les substantifs posés comme des évidences laissent parfois percer de troublantes ambiguïtés. Le premier mot du recueil, en italiques, « Camée », ne peut-il renvoyer à la fois à la drogue, omniprésente dans le recueil, et aux bijoux, tout aussi fréquents ? N’est-ce pas aussi l’ambiguïté assumée du titre, qui renvoie à la fois à un cocktail festif et à la couleur du sang ? Marilyn, sanglante Marie, « Mary dans le sang », est à la fois l’image de ce cadavre arraché au tiroir de la morgue et du rouge à lèvres qui, peut-être, était le piège le plus mortel et la blessure la plus sanglante. Dans cette partie d’échec contre soi-même qu’est la vie, en fin de compte, « Toutes les pièces sont la propriété d’un seul joueur / Qui s’appelle la Mort »
           Tel est le dernier mot, glacial, du recueil. Je le laisserai quant à moi à l’alchimie du poème qui, le temps d’une méditation, permet de réconcilier les contradictions de l’être et du paraître en faisant de la transmutation permanente une paradoxale unité. « Comment vivre scindée / Sinon de la métamorphose faire cette loi unifiant les phases / D’un diurne ou nocturne visage ? »

Voir aussi : Sahariennes.

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Corinne Hoex, Et surtout j’étais blonde, illustrations de Marie Boralevi, Tetras Lyre, 2019.

Hoex          Belle, blonde, jeune, vierge : tout ce que l’on respecte, un genou en terre, croit-on ; tout ce qui se prend, se dévore, se massacre, comprend-on. Parce que la blondeur est insupportable, parce que l’innocence insulte le prédateur, parce que dans un monde où sexe et violence sont rois, la virginité est une folie dont il faut « sauver » celles qui l’ont conservée. Entre sainte et sainte-nitouche, la frontière est fragile. Regarder dans les yeux peut être candeur ou orgueil.
          La force de ces courts poèmes tient d’abord à la confrontation brutale de thématiques tour à tour joyeuses et violentes. Dans les yeux des prédateurs, nous sommes sur le terrain du plaisir, la gastronomie, la fête foraine, la célébration religieuse. Dans le ressenti de la victime, la violence est insoutenable. Dévorée avec une fourchette d’argent. Frappée comme la cible de la fête foraine. Blessée comme la martyre par les archers. Piquée comme le papillon sur une plaque de liège. Les images discrètement phalliques évoquent la piqûre — fourchette, flèche, épingle — et renvoient à un imaginaire à la fois sanglant et délicat. On voit, au départ, la brutalité d’un viol, mais les sections évoquent les fiançailles, les noces, ces ritualisations du viol par consentement social qui nous obligent à réfléchir au-delà du fait-divers. Les images du bonheur promis mènent la martyre à un glorieux paradis, mais celui-ci n’est qu’une sombre geôle où les fauves sont à l’affût. Elle ne leur échappera qu’en acceptant le sort du papillon piqué sur le liège — « Volupté de l’épingle qui me choisit ».
          L’écriture épurée à l’extrême est glaçante de concision. Des infinitifs, des substantifs, décochés comme des flèches, repris comme une litanie. Parfois, une image se détache, une expression lénifiante semble donner chair aux notations laconiques : elles n’ouvrent que sur une barbarie plus terrible. Songe-t-on au vieux cliché d’un oiseau pour le chat : « Les griffes leur sortaient des yeux ». Voit-on au loin les balançoires ? « Le sang du plaisir à tes joues » : il va bientôt couler. Des refrains internes évoquent les chansons de Maeterlinck, les litanies de la Vierge : ils sont terriblement ambigus — « ma petite chérie », « tu ne bougeras pas »… Un recueil très court, car le vol de la flèche est vif comme l’éclair, mais qui nous épingle à notre culpabilité de mâles.

Voir aussi : Le ravissement des femmes, Décidément je t'assassine.

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Iris Ducorps, Jusqu’à ce que la mort nous rassemble, Malo Quirvane, 2019.
Thomas Boudie,  La nuit des éphémères, Malo Quirvane, 2019.

DucorpsBoudie          Cette toute jeune « maison de négoce littéraire », dont les ambitions et les audaces donnent un coup de fouet à l’édition française, nous propose pour son lancement quelques textes « au goût âpre et vif, à déguster comme un vieux pommeau ou une fraîche cervoise » : des textes courts, à lire en quelques stations de métros, mais impeccablement présentés dans des livres sur beau papier et cousus. Une maquette minimaliste, des collections presque aussi nombreuses que les livres de la première livraison, le recours à des scénaristes ou de jeunes auteurs à côté d’auteurs plus chevronnés et de réimpressions de textes anciens : l’esprit d’ouverture répond à une réflexion solide et originale. Dans un catalogue déjà bien fourni, le lecteur choisit les livres par affinité ou curiosité. 
          J’ai opté pour la curiosité. Je ne connais pas Iris Ducorps, scénarite de télévision qui propose une courte fiction dans la collection « LS », une série « où le cliché est roi », qui cherche des textes « entre Guerre Froide, casinos et musique pop industrielle ». Provocation assumée avec un aplomb déconcertant qui balaie toute critique. C’est vrai : le cliché ici est roi, dans les stéréotypes sociaux comme dans l’expression. Un malfrat notoire envahi sans limite par l’amour d’une mystérieuse inconnue au menton bien dessiné, Lilas, qui entre dans sa vie comme un coup de dé. Perplexité du « fidèle lieutenant » et bouleversement sentimental du caïd lorsqu’elle le trompe avec un « minable détective privé ». Exit la belle, empoisonnée à la deuxième page. Mais cette désinvolture à manier les lieux communs n’est qu’un pied-de-nez au lecteur, aussitôt embarqué dans une aventure ébouriffée, entre deux mondes, rehaussée de flashbacks oniriques et foisonnante de personnages pittoresques réunis dans un mystérieux hôtel particulier où se côtoient morts et vivants. On en ressort étourdi, perplexe, mais on a passé un excellent moment avec Lilas L. S. Snuk, dont on devine qu’elle a donné son nom à la collection. Les scénaristes invités à y participer s’y partageront le personnage avec une complicité que l’on devine malicieuse.
          Je ne connais pas plus Thomas Boudie, dont La nuit des éphémères paraît dans la collection « Fragiles pouvoirs », à la définition tout aussi précise : de mini-romans qui « mettent en scène l’exercice du pouvoir administratif en France, par les hauts fonctionnaires parachutés dans des provinces pleines de charmes et d’embûches ». Objectif atteint pour ce récit (cette « contredanse », préfère l’auteur) évoquant l’arrivée à Agen d’un préfet originaire de cette ville, mais qui a fait carrière à La Réunion. Le récit se concentre sur une nuit, celle des éphémères, des papillons qui « se sacrifient à Garonne chaque été », au point d’obliger la fermeture des voies sur berges à la circulation ! Événement symbolique, puisque cette nuit sera celle de sacrifices en cascade. Un mort sacrifié selon la rumeur à la raison d’État, une carrière peut-être sacrifiée à la rumeur, un couple sans doute sacrifié à la carrière…
          Mais les éphémères qui donnent son titre à cette « contredanse » peuvent être compris de façon plus large. Carrière éphémère d’un préfet trop confiant dans la magie du retour à sa ville natale ? Opposition entre la solidité du couple qui se construit dans le temps et la fugacité de la vie ? Le préfet reproche à sa femme de conserver « ces morceaux de nous comme des reliques » et de s’accrocher aux paroles données : « Il faut plutôt nous récrire constamment que nous relire. » La nuit des éphémères oppose aussi deux conceptions de la vie. Quant à l’épouse du préfet, qui a « aimé son nom d’épouse comme un carnaval » et s’est laissé éblouir par son titre, n’est-elle pas comme un papillon qui vient se brûler à la lumière ?
          Comme dans les tragédies antiques, cette nuit où se concentrent les événements et qui marquera l’existence du couple est le moment de crise. Avant, il y a eu « des incidents », après, il y aura « un projet ». Cela reste bien vague... Au lecteur de recomposer la trame avec les indices qui lui sont donnés. La densité de ce court récit l’invite à la vigilance, sinon à la relecture. Les gestes peuvent être lourds de sens. Lorsque la préfète s’appuie sur le dos de son mari, « elle croit en la droiture du dos de cet homme qu’elle touche » ; le lecteur se rappelle que dans la première scène, un zona vient de se réveiller dans ce dos désormais fragilisé. Un simple rappel de mots peut nous mettre la puce à l’oreille. Dans les toutes premières pages, le préfet sent qu’il « n’y a pas de piège » ; à la dernière, il « voit le piège tendu par la fiction » : entre les deux, le piège s’est refermé... Les lieux sont également importants, les deux principaux étant qualifiés, pour des raisons différentes, de « folies ». L’un est construit, selon la légende, sur un ancien cimetière, symbolisant la mort sur laquelle se construit (ou non) une carrière ; l’autre est une « folie mauresque » rappelant discrètement la banlieue sensible agitée par des immigrés d’Afrique du Nord. La chaleur du mois d’août oblige à fermer les volets toute la journée, symbole obvie du scandale que l’on tente d’étouffer. L’ironie veut que la mort suspecte d’un arabe à sa sortie de garde à vue ne soit sans doute qu’une coïncidence, non une bavure policière. La confiance excessive dans les sens trompeurs, vue, ouïe, et surtout odorat, omniprésents dans ce récit, ne doit-elle pas être mise en cause dans ce mirage fatal ? Tout devient signifiant dansce récit, ce qui, sans conteste, complexifie la lecture, mais qui, sans conteste non plus, l’enrichit singulièrement.

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Werner Lambersy, Au pied du vent, haïkus, ill. S. Marlin, Préf. C. Bloxham, Pippa éditions, 2019.

Lambersy          Werner Lambersy, qui pratique depuis longtemps les formes brèves (deux ou trois vers) et imprégné depuis toujours de culture asiatique, ne pouvait échapper aux haïkus, déjà présents dans son œuvre (en particulier les « haïkus libres » de Mangeur de nèfles). Dans une collection très largement dédiée à ce genre aux éditions Pippa, il pratique un haïku beaucoup plus rigoureux qui, sans s’astreindre à la règle fixe de 5-7-5 mores, ni à son adaptation française des 5-7-5 syllabes, en adopte la substance de deux vers courts encadrant un vers long, dans une progression non seulement formelle, mais aussi signifiante. La pensée bondit sur le tremplin d’un mot ou d’une expression neutres (« le crottin », « la vie », « gelée »…) épurés de toute connotation, de toute qualification, et qui peuvent apparaître comme autant de goutte de sens pur. Un vers long ancre cette notation évanescente dans l’immanence, le conjoncturel, l’éphémère, et permet au court vers final de la projeter dans l’infini, ou de la ramener au néant. Ce double mouvement, condensé dans le noyau même de la torsion du sens, donne tout sa force au haïku. La règle stricte n’en est que la traduction formelle.
          Et nous sommes bien, ici, dans la droite ligne des précédents recueils de Werner Lambersy. Le double mouvement traduit une complémentarité (et jamais une opposition) entre l’infime détail et le cosmos, l’éphémère et l’infini, l’abstrait et le concret. Tour à tour, le regard s’élève, pénètre la nuit, l’éternité, l’infini, le ciel, l’horizon, les alizés… avant de se pencher sur le crapaud, la coccinelle, les fourmis, l’escargot. Souvent, ce double mouvement se concentre en un seul haïku, obligeant le regard du lecteur à embrasser d’un coup la totalité du monde : « Il compte / Les comètes les cigales les crevettes / La minute » ; « Fourmis / Vite Vite ! Courez l’univers s’enfuit / Plus loin »… Une expression peut aussi allier l’abstrait et le concret, l’infini et l’infinitésimal : « le coton du silence », « le crottin du temps »… Cette tension entre les mots, ce choc d’univers, s’expriment par le regroupement des poèmes en trois parties évoquant le combat de forces gigantesques : « sumo du vent », « sumo des vagues », « sumo de l’horizon ».
          Le haïku, souvent, permet d’évoquer l’éphémère en une formule percutante — nous sommes bien dans un sumo — inspirée par le spectacle de la nature, l’observation du quotidien. De courtes notations familières aux lecteurs de Werner Lambersy et qui résonnent longuement dans la mémoire.

                                        Les taupes
                    Et les hommes font les mêmes petits
                                        Tas de terre

                                        Quartiers
                    De pastèque à l’étal comme un soleil
                                        Guillotiné

          Un trait d’humour, de temps en temps (« Qui gobe / Un œuf gobera un bœuf c’est affaire / De gueule »), des jeux de mots relevés de jeux de syllabes (« La renommée / Est un malentendu dû aux / Malentendants »), des images fortes (« Arbres / Où le soleil compte sur les / Doigts »), de la poésie, surtout (« L’horizon / De l’horizon sort en poupées russes / Du néant »), une lucidité qui va droit à l’essentiel (« La vie / Est un acte gratuit qu’il faut / Rendre »).
          La tonalité générale peut sembler nostalgique, parfois amère, voire désespérée. L’âge avance, celui de l’homme, mais aussi celui du monde, dans une égale indifférence. On a beau s’emmitoufler, « un froid venu de loin » nous saisit, on sourit devant une vieille glace, on s’entretartine en parlant de Proust et de Céline pour nourrir le pilon… Les grands idéaux ont déchanté (« Il n’y a plus / Que la fumée pour parler / Des cieux »), et l’éternité n’est plus « qu’un avaleur de sabre qui fait / La manche ». Mais il reste les petits plaisirs du quotidien, le café noir vidé cul sec, les effluves du pain frais, la chasse à courre de l’ombre derrière la lumière… Là s’est réfugiée l’éternité, la vraie, puisqu’en regardant la cour, on peut voir ce qu’a vu Homère : le ciel dans l’arbre. Aussi, par moment, peut retentir l’appel du mémorial de Pascal, « Joie ! Joie ! » et l’on peut encore fermer les yeux comme une prière dont l’encens monte au ciel sans question ni réponse.

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Voir aussi
: Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes,  La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island.

Jean-Luc Giribone, La Nef immobile, sept contes sans fées, Éditions La Bibliothèque, 2019.

Giribone          « On souffre à cause d’un lieu comme à cause d’une personne » : les lieux semblent en effet les véritables personnages de ces récits. On y croise ainsi « un palais du récit », un ciel social, des catacombes rouges, un jardin dont les « massifs de désordre » dessinent des continents… Comme pour un personnage identifié par son patronyme, ces lieux sont étroitement liés aux noms qui les désignent et qui exercent une sorte de magie sympathique sur l’esprit du narrateur.  Il tombe par exemple amoureux d’Atella sur le simple énoncé de son nom. Les « catacombes rouges » sont d’abord un « événement verbal », une expression « tapie derrière les phrases » et qui tout à coup s’impose à son esprit. À l’inverse, il traitera une campagne aux teintes sépias d’« assemblage de stéréotypes poussés à bout » ! Il croise sur sa route des « donjons de détails », des « constructions verbales », ou des « regrets-sentiers issus de l’accouplement tératologique de nostalgies et de chemins ». Parfois, à l’inverse, ce sont les personnages qui deviennent des lieux : « Anna tient lieu d’un lieu, elle prend la place d’une place » et rayonne sur tous les carrefours de la vie. Ce premier axe de lecture, qui donne aux lieux et aux personnages un même statut narratif, est le plus original de ce recueil.
          Derrière les mots, en effet, il y a le récit. Ce n’est pas un hasard si ces contes s’ouvrent sur le Palais du Récit, dont la raison d’être est figurée par son architecte dans une salle préliminaire : « Le monde est selon lui un tissu immatériel d’histoires : il bruit du bruit que font les récits, dans un embrouillamini continu ». On y déambule de salle en salle comme on lit une histoire — ou bien, dans sa version moderne qui apparaît dans un rêve du narrateur, comme dans un ordinateur social et central où tous les événements du monde sont usinés, puis assemblés en récits, sans que personne intervienne ! La mise en récit du monde, dans une sorte de « story-telling » qui dépasse (voire remplace) notre perception de la réalité, s’inscrit dans la ligne de la Nouvelle Fiction qui m’est chère. Dans cette perspective, les sept contes réunis ici pourraient constituer les salles du palais, la matière même du récit : on y vit dans les mots, on y rencontre « une attraction massive », on prend tout à coup « un risque verbal », les monuments sont « des soliloques de pierre »…
          Le récit n’est donc pas un plaisir innocent, ni solitaire : c’est un acte social, qui se traduit le plus souvent par des conversations en apparence anodines, mais initiatiques au sens premier du terme, puisqu’elles conditionnent l’acceptation du narrateur dans un cercle social. C’est ici le deuxième axe de lecture de ces contes. La clé en est donnée par le deuxième d’entre eux, une brève parabole sur les trois ciels qui dominent le monde : le ciel naturel, infini, noir, gris ou bleu ; le ciel surnaturel, insondable, argenté ou doré ; le ciel social, inaccessible, polychrome. Ce dernier, le plus inattendu, est peut-être le plus important : c’est celui, non des étoiles, mais des stars ; tous rêvent de l’atteindre mais il reste d’accès réservé. Il dépend du regard de l’autre, thème récurrent de ces contes. La valeur d’un homme dans la société, son « poids social », sa couleur dans le ciel polychrome, dépendent de quelques « manomètres sociaux », ces personnages qui « par la hausse ou la baisse de l’attention qu’ils portent à quelqu’un », mesurent son poids social, c’est-à-dire « la déformation que sa présence imprime au tissu d’une situation ». On peut alors se retrouver noir à côté d’un être trop lumineux, et être convoqué devant les juges pour rendre compte de son poids social ! D’autre personnages sont même devenus transparents : « Les gens d’ici, mes voisins, et tous les autres, quand ils me regardent, ils voient le mur qui est derrière moi, mais ils ne me voient pas, moi. » Aussi, lorsqu’on arrive dans un groupe, faut-il s’assurer qu’on en respecte les règles, parfois avec candeur : « Mesdames et Messieurs, que pensez-vous de mon début ? » On n’en devient membre qu’en adoptant son vocabulaire et sa logique, ce qui conduit à des scènes désopilantes d’absurdité naïve (« Les Catacombes rouges »).
          Il s’agit donc de trouver un lieu, des mots et des regards. « Un lieu intérieur à partir duquel vivre, d’où affronter les vicissitudes de la vie », mais aussi sa traduction physique, une ville, un appartement, le coin d’une pièce, qui nous ressemble, car les lieux sont les reflets de la personnalité. Les catacombes ressemblent à l’esprit du narrateur par leur absence de clarté et leur aspect labyrinthique. Lorsque quelques individus se reconnaissent et trouvent leur lieu, ils forment la « nef immobile » qui donne son titre au recueil et au dernier conte. Leur unité tient au fait que chacun s’est approprié un détail de la « nef » — en l’occurrence, l’appartement du narrateur — qui correspond à sa personnalité et dans lequel il s’installe comme dans une cité personnelle. Il atteint alors ce lieu au centre de la vie, dans un « incendie calme », au centre de nous-mêmes, comme le vide qui constitue notre « foyer calme » — bien loin du « ciel social » et de ses angoisses.
          Et la nef appareille. Vers où ? Vers « l’inconnu social, domaine des comportements inédits », là où l’on ne se pose plus la question du regard des autres, de l’avis des manomètres sociaux. Vers l’éternité, qui est, tout simplement, dans la salle d’à côté. « Et comment est-elle ? — Elle ressemble à un instant, c’est presque pareil. » Il faut alors y plonger profondément, car la nef est fragile et les autres, ceux dont le regard social n’a plus prise sur nous, sont prompts à prendre leur revanche, à saccager la nef et détricoter l’éternité. Oui, elle n’aura duré qu’un instant, mais c’est bien là que l’éternité demeure et a toujours demeuré.
          On peut lire ce recueil comme des contes paradoxaux, déconcertants, jouant sur l’étroite frontière entre l’abstrait et le concret, le mot et la chose. On peut s’y plonger pour le simple plaisir de s’y perdre, comme de grands enfants émerveillés par les contes, même sans fées, « car seuls les adultes peuvent être des enfants pour la seconde fois ». Mais l’enjeu va bien au-delà. Il s’agit d’abord de dénoncer la fausseté du monde, tel qu’on le voit, tel qu’on le dit, car « tous les noms sonnent faux, on s’en aperçoit quand on les répète vingt fois. » Ensuite, il s’agit de prendre la nef immobile vers un autre monde, qui n’est jamais que celui où nous vivons, vu sous un autre angle. Le néant intérieur, l’éternité de l’instant, les deux néants de l’absence et de la fusion, l’irruption joyeuse (« il y eut dans notre nef un éclair de plaisir… ou de joie ? ») : voilà des thèmes chers aux mystiques, avec ou sans Dieu. Le foyer calme est de l’ordre de la petite étincelle chère à maître Eckhart ; la joie subite est celle du mémorial de Pascal ; la nef immobile tient du château intérieur de Thérèse d’Avila. La descente aux catacombes labyrinthiques devient alors l’épreuve initiatique qui permet d’intégrer le groupe au sein duquel on échappe collectivement, fraternellement, aux diktats de la communauté humaine et de son ciel aux stars trompeuses. Les deux salles blanches, au début et à la fin du palais des récits, concrétisent ce changement de modalité de l’initiation, qui n’entraîne pas hors du monde, mais qui donne à voir différemment le monde : « Le blanc du début se situe avant l’apparition des couleurs, tandis que celui de la fin… eh bien résulte de leur fusion. » À chacun, pour passer de l’un à l’autre, de se laisser guider par son étoile...

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Otto Ganz, Les Vigilantes, maelstrÖm, 2019.

Ganz          « Le vrai du faux n’existe plus ici : vous attendez une vérité, celle qui vous conviendra. » Pour autant, ne comptons pas trop sur cette « vérité » qui nous conviendra : « la vérité est l’inverse de l’histoire », elle se dégrade dès qu’on la met en mots, elle « devient une charogne ». D’ailleurs « serons-nous jamais certains de rien ? » se demande le premier chapitre — qui porte le numéro 17. Nous ne pourrons pas dire que nous n’étions pas avertis… L’histoire que nous raconte Otto Ganz (ou plutôt les histoires, chaque chapitre pouvant aussi se lire comme un récit distinct) ne prend sens que si l’on reconstitue un lien entre des éléments épars, entre des personnages pris dans des pièges si tordus, si glaçants, qu’ils finissent par en être drôles. Celui-ci a décidé de baptiser les mouches, jusqu’à ce qu’il se rendre compte que les mots s’effacent avec elles de sa mémoire. Une mère vient regarder, tout l’hiver, le visage de son fils à la surface d’un lac gelé. Une femme quémandant un enfant auprès du premier inconnu est prise à son propre piège, comme le thanatopracteur dont le désir d’enfant (empaillé, comme il se doit) détruit l’œuvre de sa vie. Tous se retrouvent, peu ou prou, piégés comme les mouches sur un ruban collant, ou comme le narrateur récurrent d’un chapitre à l’autre, un nain aux mains artificielles coulé dans le béton d’un pilier de parking souterrain. Le piège est celui de la vie, d’une vérité mouvante qui ne se distingue plus de la fiction.
          Et pourtant, le roman ne cesse de nous inviter à la vigilance — comme son titre ! — et insiste sur la précision de ce qu’il avance. On y relève, en vrac : « exacte tentative », « cela suppose une technique », « la colonne sera parfaite », « j’ai toujours été pointilleux », « avec la rigueur qui le caractérise », « jeu logique »… Tout nous donne l’impression d’une rigueur de construction que démentent en permanence les incises sur la désagrégation de la vérité. Alors, on avance comme en terrain miné, et la vigilance qu’il demande au lecteur n’est pas le moindre plaisir de ce roman. Nous remarquons rapidement qu’après la conclusion, le récit commence au chapitre 17 pour se poursuivre jusque chapitre 1. Cette construction à rebours semble se justifier par la récapitulation de sa vie qu’on prête à l’agonie, le narrateur attendant que le béton dans lequel il est coulé vivant atteigne les organes vitaux. Mais ne nous laissons pas piéger par l’anecdotique. Nous remarquons d’emblée aussi que le roman commence un 12 septembre, l’année où le groupe français Noir Désir sort un album —vérification faite, en 2001, le lendemain donc du jour où le béton armé de New York en a pris un sale coup. Ironie caustique, de rebâtir le lendemain même de l’effondrement d’un monde un parking souterrain que risque de fragiliser un pilier renfermant un cadavre. Et nous apprenons que la veille a été détruit le Journal des âmes écrit tout au long de sa vie par le narrateur, qui cherche à travers lui « l’origine du lien naturel que nous tissons entre les faits ». Est-ce le roman que nous tenons entre les mains ? Impossible, puisque ses assassins en ont brûlé les pages. Et pourtant, le but est bien le même : rétablir du lien entre les faits.
          Plus que la rétrospective de sa vie au moment de la mort, Gonzague Dupireux, « nain de corps et d’esprit », semble en effet vivre la désagrégation du sens qui donnait cohérence à sa vie et que matérialisait le Journal des âmes. « Mes actes se désagrègent dans la conscience que d’autres en ont, note-t-il. Le sens s’oxyde. Des mouches emportent le sens, par petits morceaux… » Et si le monde n’a plus de sens, de fil blanc qui permet de relier les choses entre elles, le nombre l’emporte sur l’unité, la complexité et la prolifération anarchique sur l’ordonnancement : « La simplicité des choses s’est altérée dès ce moment. » La nuit elle-même semble chaque année « englober un peu plus de diurne ». C’est cela, le drame du narrateur, le drame du monde, voué au nombre et à la décomposition : la désagrégation du lien. Certes, les mouches, au sens propre ou figuré, en semblent bien responsables : « La vérité se dégrade parce que chaque mouche, chaque pensée qui se pose sur elle emporte une partie et transforme l’aspect des zones voisines ». Mais le coup de génie est d’avoir reporté sur elles la quête du lien qu’elles ont contribué à détruire. N’est-ce pas elles, en fin de compte, qui, passant du cadavre aux lèvres de l’enfant, assurent la continuité du monde, de la vie et de la mort ? « Mes anges à six pattes relient les êtres entre eux, rien d’autre, par eux se crée le transfert du sens sans lequel nos mots resteraient creux. » Ainsi naît une « angélologie noire » dont les mouches — les 250 000 spécimens collectionnés par le narrateur — constituent le fondement. Chacune d’elle « porte une parcelle de l’âme du monde », se persuade un personnage. Car si tout est appelé à disparaître, seul le lien entre les choses, peut-être, subsistera. Si la « réalité écoulée » n’existe plus, restera peut-être la fiction dans laquelle l’a transformée le langage.
          C’est à cela que sera attentif, sans doute, le lecteur vigilant. Mais il peut aussi découvrir chaque chapitre de ce roman comme une histoire à l’humour grinçant, avec quelques sursauts lumineux, comme l’envol d’un oiseau qui cherche à traverser en son centre la constellation de l’impuissance — car « Importe ce qui n’est pas dans le nom, mais dans le sens ». Et l’on se réjouira de quelques formules bien senties, quelques images qui figureront en bonne place dans notre chrestomathie : « Je supporte les gosses comme les suppositoires, c’est-à-dire en serrant les fesses » — « l’avenir, on peut lui faire confiance pour nous mettre dans des situations d’alambics » — « À chaque éternuement, tu te mouches d’un morceau d’âme » —
« La terreur est montée… d’un coup, comme on déglutit un blanc d’œuf » — « Ceux qui me côtoient ne sont pas responsables de mon envie de les dépecer »… A bon entendeur…

Voir aussi : Pavots, Matière d'être, On vit drôle, Du fond d'un puits, Technique du point d'aveugle.

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Patricia Castex Menier, Werner Lambersy, Al-Andalus, éditions du Cygne, 2019.

Lambersy Castex Menier          Deux poètes, deux regards, un pays, l’Andalousie, Séville, Grenade, Cadix ou Cordoue. Patricia Castex Menier et Werner Lambersy partagent leur vie et leur écriture depuis si longtemps qu’on effleure le toujours, mais n’avaient jamais publié ensemble. Ils partagent un même goût de l’image dépouillée jusqu’à l’évidence, des références culturelles discrètes comme une complicité, d’un apaisement du rythme derrière des découpes différentes du verset. Bien sûr, ils ont vu la même chose, et l’on retrouve dans les deux textes les perruches, les écolières en tissu écossais, les religieuses vendant leurs gâteaux ou les jambons pendus à l’étalage. Mais on est dans un autre monde. L’un en « je », l’autre où se glisse à peine, comme par inadvertance, un « nous ». Celui-ci plus feutré, sensible à des variations impalpables ou des détails imperceptibles, celui-là habité par le bruit des moteurs, les alarmes des musées, les t-shirts aux tons vifs ou « les menottes des minutes ». L’une voit des « gibets de jambons » où l’autre les voit en régiments.
          Mais il ne faut pas se laisser aller au jeu facile des comparaisons. Il faut se laisser pénétrer tour à tour par ces imaginaires qui s’ouvrent à un univers riche en sons et en couleurs, mais qu’ils transmuent différemment. Le recueil commence dans la « douceur du soir, diaphane », avec Patricia Castex-Menier. Une arrière-saison discrète. Le poète est à l’écoute. Les fleurs lui parlent, les fenêtres grillagées racontent des histoires, les arbres habitent la place. Même les oiseaux qui ne chantent pas ont quelque chose à dire. « Le silence, ce pont de pierres antiques, qui les relie. » Les pigeons n’ont-ils pas « emprunté aux femmes le langage des éventails » ?
          Tout pour autant n’est pas idyllique, loin de là. Les fils électriques ont les nerfs à vif et les fenêtres grillagées parlent de femmes enfermées. Les corridas lui inspirent d’acerbes ironies. Le religieux surtout est ressenti comme une menace, les « églises en embuscade », « le noyau de nuit de l’Inquisition », le tour des couvents qui jadis accueillait les enfants abandonnés… « Ici comme ailleurs, du fracas, des batailles », qu’on oublie trop aisément, « bercé par l’élégance des formes ». Ces deux pôles de la sensibilité ouvrent cependant sur un infini, un absolu « qui n’a nul besoin de l’existence de dieu ». Et tous ces versets sagement terminés par un point final aboutissent à une phrase finale dépourvue de point, ouverte sur le blanc de la page par trois étoiles de transition. Au lecteur de l’écouter à son tour.
          Werner Lambersy prend la suite dans un rythme plus trépident, saccadé par les alinéas, le contre-rejet des articles. Nous sommes dans « la surexcitation de Séville », où les crucifix des cathédrales tremblent comme des feuilles, où l’on est interpellé à chaque coin de rue pour des tickets d’entrée ou des prospectus en couleur… Les images sont fortes, évoquent « le cyanure crépusculaire », « l’absinthe / D’une souffrance diffusée / Par les ans ». Et pourtant, cette apparente confusion n’est pas nécessairement agressive. Elle tient éveillé, comme « les fanfares de l’aube », et si la lumière « tranche le lard de l’ombre », c’est pour apporter une extase.
          Le poète est ouvert au monde, à sa beauté — à ses appels d’infini comme à ses rappels du quotidien — mais c’est pour rester en vigilance, car le poète se désole
          « Qu’églises et mosquées
          N’ont pas gardé de place
          Pour ceux qui ne croient
          Qu’à la beauté du doute »


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Voir aussi
:
Werner Lambersy :  Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes,  La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Achille Island, Au pied du vent.
Patricia Castex Menier : X fois la nuit, Passage avec des voix, Suites et fugues, Le dernier mot, Soleil sonore, Adresses au passant, Bouge tranquille.


Martine Roffinella, Lesbian Cougar Story, La Musardine, 2019.

Roffinella          On reconnaît un écrivain à sa maîtrise dans tous les genres littéraires, avec parfois de grands écarts, entre l’essai théologique et le roman érotique, par exemple, chez Martine Roffinella. La sincérité du projet (celle de l’auteur ne concerne en rien le lecteur) et l’écriture font la différence. Je dois dire que je n’ai guère d’attirance spontanée pour la littérature érotique ni pour le genre autobiographique, ou autofictionnel (puisque la narratrice de ce roman s’appelle Martine Roffinella). Mais dès la première page, comme dans tous les livres de l’auteur, on est emporté par une langue affûtée comme un scalpel et foisonnante d’images, par un ton qui oscille entre humour et pathétique, mais en les effleurant et sans jamais s’y appesantir.
          Le titre est programmatique. Une aventure sexuelle ardente entre deux femmes, l’une de 28 ans, l’autre de 55. Cela bouscule d’emblée tous les poncifs. Tiens ? Il y a aussi des « cougars » chez les lesbiennes ? Et pourquoi pas. Une jeune fille peut trouver des leçons de plaisir et d’audace chez une cinquantenaire, malgré les railleries de Yann Moix sur la date limite de consommation féminine ? Bien entendu. Et une ancienne obèse de 28 ans peut partager des souvenirs d’ancien combattant avec une ancienne alcoolique de 55. Une jeune fille à la culture moderne peut avoir des attentions touchantes pour une femme qui a l’âge de sa mère, mais aussi des maladresses relevées de façons cinglantes. Tout cela peut être hilarant (les scènes très crues et très précises de sexe au son de chansons des années 80 sont d’une drôlerie ahurissante, et n’ont rien de pornographique dans leur précision clinique !), parfois émouvant, et toujours juste.
          Les deux femmes se sont rencontrées dans un établissement gériatrique où la plus jeune est psychologue et où la plus âgée accompagne sa mère. Mais c’est l’insistance de la jeune fille sur Internet qui finit par briser les digues que l’âge et la raison dressent contre la déception. Consacrée experte en érotisme par d’anciens romans « très chauds », Martine est bombardée initiatrice par une jeune femme qui retrouve à peine son corps et entend en exploiter toutes les potentialités érotiques. Cela peut prêter à sourire (lorsqu’elle « reproduit avec application et exactitude » un face-fitting vu dans un film porno, « comme une recette qu’on exécute pour la première fois »). C’est surtout touchant, car elle avoue sa vulnérabilité au regard acéré de la romancière.
          Car celle-ci est une fine observatrice. La jeune psychologue prend consistance avec une précision diabolique : « je peux presque apercevoir la trace physique de ses gestes, elle lève un bras et ensuite il subsiste une coulure en suspension » ; « elle creuse en quelque sorte l’espace chaque fois qu’elle bouge ». Parfois, lorsqu’un mot blesse, lorsqu’une allusion involontaire souligne la différence d’âge ou un tiédissement des sentiments, la réaction est fulgurante, « tout part des pieds puis la rage devenue flux électrique glisse et se faufile dans chacun de mes vaisseaux, la colère se prépare dans deux secondes elle va exploser ».
          Les surnoms qu’on se donne sont déjà tout un programme. Martine surnomme « Lolita » sa jeune compagne, par référence bien sûr à Nabokov, mais surtout parce qu’elle « plante des Lol partout comme des arrêtes du bus où la vie cesse de filer, on s’assoit là sans bouger et c’est stable comme endroit ». Lol (lot of laugh, comme on disait jadis laisse-moi rire…) est un tic d’adolescent qui titille la romancière, elle s’en amuse mais ne voit pas qu’elle assigne à la jeune femme un rôle littéraire qu’elle répugne quant à elle à endosser quand elle s’entend traiter de « cougar ». Elle préfère se faire appeler « m », tout simplement, comme sa signature qui laisse croire qu’on l’aime… Ou se sentir Marguerite Duras face à son tout jeune amant Yann Andréa.
         C’est tout cela qu’on savoure, comme dans les précédents romans de Martine Roffinella, avec un art de la formule qui vous cloue sur place dans les moments les plus inattendus — car elle-même a parfois « l’impression d’avoir été définitivement punaisée dans le décor d’une carte postale de rêve »… Ici, la journée est comme un « tunnel déformant », la chaleur estivale est « épaisse comme la laine d’un manteau », les mots « tombent sur le crâne » avec un grand boum et les dialogues « commencent à dépasser des sommets de vides empilés les uns sur les autres comme des cubes stériles »… Jusqu’au moment où il faut « reprendre la vue », comme on retrouve la vie, arrêter de vivre dans une carte postale et se regarder en face — « se fixer » pour éviter d’être punaisée au mur. « Pour le reste wait and see, ce ne sont pas les Lolitas qui manquent. »

Voir aussi
: Recherche de fuites, État d'un lieu désert, L'Impersonne, Camisole-moi, J.-C. et moi, Kilogramme zéro, Inconvenances.

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Louise L. Lambrichs, Malpensa, Rumeur libre, 2019.

Malpensa          Se poser des questions, on le sait, peut être dangereux pour la santé, ou en tout cas pour le bonheur. Tel est le diagnostic que pose d’emblée le médecin que vient consulter Malpensa. Alors pourquoi se laisse-t-il prendre au piège que lui tend, volontairement ou non, son patient, au cours d’alertes dialogues qui constituent un des trois pôles de ce roman ? Il apprendra un peu tard la leçon d’un de ses confrères, avec qui il dialogue dans un deuxième pôle : la plupart des hommes « agissent, et après, parfois, ils pensent. » Et n’aura pas même conscience des conversations de bistrot qui composent le troisième pôle et qui contiennent le plus prudent conseil de sagesse : « Alors tu fermes les yeux et les oreilles » en accusant de folie ceux qui s’interrogent, qui écrivent, qui sondent les cœurs et les reins, qui posent des questions inattendues. Et qui souffrent. Voilà pourquoi le héros a pris le nom de Malpensa, le nom d’un aéroport de Milan, avec ses promesses de voyage, mais qui le désigne aussi comme celui qui « pense mal ». Voilà pourquoi il habite passage Sang d’Yeux et fréquente le cabinet de la rue des Oreilles flottantes : pour ne pas « fermer les yeux et les oreilles », quoi qu’il puisse lui en coûter.
          Voilà posé le décor. Le cabinet de la rue des Oreilles flottantes, où un étrange patient, l’écrivain Malpensa, vient converser avec un médecin qui ne lui trouve aucune maladie ; le carrefour des Troubadours, où le médecin de plus en plus perplexe vient consulter un confrère ; le bistrot « Chez Byzance », ou Malpensa vient écouter les conversations d’un petit groupe de consommateurs. Le roman se construit par longs dialogues introduits par une courte mise en situation. Pour que le lecteur en poursuive la lecture, une énigme est posée, mais on sent vite qu’elle ne constitue pas l’enjeu central. Elle ne sera d’ailleurs que partiellement résolue. Quelle est cette énigme ? Un prologue semble nous mettre sur une piste en se référant à une époque à la fois future (par la réalité qu’elle évoque), présente (par des allusions à des pratiques actuelles) et passée (par le temps grammatical). Il y est question d’interventions sur l’espèce humaine, promues par des campagnes publicitaires alléchantes. « Les candidats cobayes, désireux d’échapper à leur destin, furent nombreux. » Malpensa serait-il l’un d’eux, un personnage qui tente d’échapper à son destin grâce aux progrès techniques de la médecine ? Dans un certain sens. Mais ce n’est pas toute la clé. Il faut aussi s’interroger sur l’homme qui le recherche et qui lui ressemble comme un frère, sur la femme qui lui a donné un stylo « dans l’espoir que tu écrives ce qu’elle ne pourrait jamais te dire », sur la sœur jumelle devenue folle et qui erre dans les rues à sa recherche… À moins qu’il ne s’agisse de trois facettes d’un même personnage, ou… À chacun de reconstruire à sa manière le puzzle dont il a toutes les pièces, sachant qu’elles peuvent s’emboiter de bien des manières.
          La résolution de l’énigme n’est pas, nous l’avons dit, l’enjeu du roman. Celui-ci serait plutôt les mots, ceux de la parole et de l’écriture, ceux que l’on reçoit et dont on se sert sans y penser et ceux que l’on remet constamment en cause, dont on interroge la pertinence ou la signification réelle. Faire de la conversation le vrai sujet d’un roman est osé, surtout lorsqu’elle donne l’impression de s’enliser dans des échanges de propos anodins, pour mieux piéger le lecteur. Chez Byzance, des philobistrosophes qui se « dérouillent le neurones » dans des cafés philo se reposent en perroquettant pour ne rien dire. « Ici l’inouï n’a pas cours ou par bribes volatiles ». Pour eux, c’est reposant. Pour celui qui les écoute, angoissant.
           « J’éprouve des difficultés à rencontrer des gens qui ne sont pas des réservoirs d’idées toutes faites », se plaint Malpensa. « C’est évident » est le leitmotiv des interlocuteurs, qui croient naïvement que leurs pensées sont claires pour tout le monde. Certes, puisqu’il s’agit, le plus souvent, de clichés, de stéréotypes, d’idées reçues. Mais si on creuse, si l’on prend au pied de la lettre les expressions toutes faites par lesquelles ils tâchent de masquer l’inanité de leur pensée, les voilà désarçonnés. « Depuis quelque temps, j’ai l’impression de parler une langue étrangère dans ma langue maternelle », soupire Malpensa. Non, ce n’est pas une autre langue, mais pour lui, les mots ont un autre sens et ne se laissent pas piéger par les expressions stéréotypées. « Tu viens de me donner une idée. — Comment je pourrais te donner une idée que je n’ai pas eue ? » Certes. Sur le moment, cela fait sourire. Mais dès que cela devient une obsession, la moindre réplique nous plonge dans des abîmes de perplexité. Si on demande à une vendeuse ce que signifie une étiquette prétendument rassurante placée sur un poisson, on se trouve vite devant une aporie.
          Le combat désespéré de l’écrivain semble se porter contre cette « ventriloquie mondaine » de ceux qui ne parlent que par la bouche des autres. Le recours à ces banalités pratiques qui dispensent de réfléchir finit par constituer un « dogmatisme inculqué », qui empêche de regarder la vie en face et la livre « à la répétition mortifère ». La vie : c’est de cela qu’il est question, en fin de compte. Falsifier les mots, c’est biaiser la réalité, se conforter dans une « cécité psychique » qui nous empêche de voir le monde tel qu’il est. Les consommateurs de « Chez Byzance » sont victimes d’une illusion d’optique collective. « Tu vois quelque chose et en vrai, c’est autre chose. » Mais il n’y a pas qu’eux…
          La vie… Est-ce vivre que de « s’agiter à faire mille choses inutiles » qui ne donnent qu’un semblant de vie publique en sacrifiant tout ce qui aurait pu constituer une vie privée ? N’est-ce pas plutôt une « somnolence chronique », une « vie rêvée » ? Mais peut-on connaître la vraie vie, « dont il s’agirait de faire autre chose qu’un passe-temps » ? N’est-ce pas de cette impossibilité foncière que souffre, au-delà de la petite énigme qui donne corps à l’histoire, Malpensa ? « Désireux d’échapper à son destin » : il ne faudrait pas réduire l’expression à sa dimension spécifiquement corporelle.
          Alors, où est-elle, cette vraie vie ? Les écrivains, peut-être, le savent. Malpensa ne cesse de demander à son médecin d’aller chercher la solution dans ses livres, et le confrère conseille des lectures au médecin désorienté. « Il se trouve que lire produit, sur celui ou celle qui lit, des effets imprévisibles. » Les écrivains sont les seules « vraies gens », qui déjouent les pièges de la machine, qui « savent parfois trouver les mots pour dire ce qu’on pense sans le savoir ». Une idée déjà présente dans Quelques lettres d’elle : on ne voit jamais que la moitié de la vérité, réduite par les cadres de pensée dans lesquels le langage la coule malgré nous. L’autre partie est révélée par la littérature, qui ouvre sur l’inconscient. La conversation avec un être élu — pour des raisons non élucidées — a aussi ce pouvoir, à condition qu’on accepte d’aller au-delà des apparences et de laisser parler l’Homme en nous. « S’il n’y avait pas de nous en moi, comment pourrais-je te parler, te comprendre ? » demande l’un des personnages, et c’est peut-être une des clés du roman.
          Bien sûr, c’est là le danger : se perdre dans l’Homme, en oubliant le particulier qui lui donne un semblant d’être. Briser les cadres, au risque de ne plus pouvoir délimiter un champ de vie. On se retrouve libre dans un vaste tout où l’on se perd, où l’on se nie, où l’on s’inverse, quelquefois. « Si je vous dis que j’ai l’impression d’être… je ne sais comment dire, inversé, oui, inversé, vous pensez que c’est grave ? » demande Malpensa. Mais en fin de compte, ce sont les rôles qui seront inversés…
          Si on se laisse prendre au piège des interlocuteurs, on ne sort pas indemne de ce roman. Mais on se sent « plus vivant. Tellement vivant, à vrai dire, que c’est insupportable pour ceux qui rêvent de l’être. » Et l’on ne peut que partager le dernier mot : « Merci ». Plus prudemment, on peut aussi se laisser porter par le plaisir de la lecture, la poésie des évocations liminaires des chapitres, les suggestions incongrues qui échappent à un personnage (« Imaginez, si Proust avait commencé sa Recherche par “Longtemps je me suis couché à côté de moi-même”, l’histoire de la littérature n’en aurait-elle pas été changée ? ») ou par un incontestable sens de la formule, pour parler des rêves érotiques (« si tu ouvres un cerveau et que tu y trouves un sexe, tu auras découvert l’inconscient »), de l’ascenseur social (« on a oublié que les ascenseurs, c’est aussi fait pour descendre ») ou des gens « à la page » (« qui ne peuvent pas lire plus d’une page »). Rendez-vous à la deux cent dix-septième !

Voir aussi : Quelques lettres d’elle.

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