Louise L. Lambrichs, Malpensa, Rumeur libre, 2019.

Malpensa          Se poser des questions, on le sait, peut être dangereux pour la santé, ou en tout cas pour le bonheur. Tel est le diagnostic que pose d’emblée le médecin que vient consulter Malpensa. Alors pourquoi se laisse-t-il prendre au piège que lui tend, volontairement ou non, son patient, au cours d’alertes dialogues qui constituent un des trois pôles de ce roman ? Il apprendra un peu tard la leçon d’un de ses confrères, avec qui il dialogue dans un deuxième pôle : la plupart des hommes « agissent, et après, parfois, ils pensent. » Et n’aura pas même conscience des conversations de bistrot qui composent le troisième pôle et qui contiennent le plus prudent conseil de sagesse : « Alors tu fermes les yeux et les oreilles » en accusant de folie ceux qui s’interrogent, qui écrivent, qui sondent les cœurs et les reins, qui posent des questions inattendues. Et qui souffrent. Voilà pourquoi le héros a pris le nom de Malpensa, le nom d’un aéroport de Milan, avec ses promesses de voyage, mais qui le désigne aussi comme celui qui « pense mal ». Voilà pourquoi il habite passage Sang d’Yeux et fréquente le cabinet de la rue des Oreilles flottantes : pour ne pas « fermer les yeux et les oreilles », quoi qu’il puisse lui en coûter.
          Voilà posé le décor. Le cabinet de la rue des Oreilles flottantes, où un étrange patient, l’écrivain Malpensa, vient converser avec un médecin qui ne lui trouve aucune maladie ; le carrefour des Troubadours, où le médecin de plus en plus perplexe vient consulter un confrère ; le bistrot « Chez Byzance », ou Malpensa vient écouter les conversations d’un petit groupe de consommateurs. Le roman se construit par longs dialogues introduits par une courte mise en situation. Pour que le lecteur en poursuive la lecture, une énigme est posée, mais on sent vite qu’elle ne constitue pas l’enjeu central. Elle ne sera d’ailleurs que partiellement résolue. Quelle est cette énigme ? Un prologue semble nous mettre sur une piste en se référant à une époque à la fois future (par la réalité qu’elle évoque), présente (par des allusions à des pratiques actuelles) et passée (par le temps grammatical). Il y est question d’interventions sur l’espèce humaine, promues par des campagnes publicitaires alléchantes. « Les candidats cobayes, désireux d’échapper à leur destin, furent nombreux. » Malpensa serait-il l’un d’eux, un personnage qui tente d’échapper à son destin grâce aux progrès techniques de la médecine ? Dans un certain sens. Mais ce n’est pas toute la clé. Il faut aussi s’interroger sur l’homme qui le recherche et qui lui ressemble comme un frère, sur la femme qui lui a donné un stylo « dans l’espoir que tu écrives ce qu’elle ne pourrait jamais te dire », sur la sœur jumelle devenue folle et qui erre dans les rues à sa recherche… À moins qu’il ne s’agisse de trois facettes d’un même personnage, ou… À chacun de reconstruire à sa manière le puzzle dont il a toutes les pièces, sachant qu’elles peuvent s’emboiter de bien des manières.
          La résolution de l’énigme n’est pas, nous l’avons dit, l’enjeu du roman. Celui-ci serait plutôt les mots, ceux de la parole et de l’écriture, ceux que l’on reçoit et dont on se sert sans y penser et ceux que l’on remet constamment en cause, dont on interroge la pertinence ou la signification réelle. Faire de la conversation le vrai sujet d’un roman est osé, surtout lorsqu’elle donne l’impression de s’enliser dans des échanges de propos anodins, pour mieux piéger le lecteur. Chez Byzance, des philobistrosophes qui se « dérouillent le neurones » dans des cafés philo se reposent en perroquettant pour ne rien dire. « Ici l’inouï n’a pas cours ou par bribes volatiles ». Pour eux, c’est reposant. Pour celui qui les écoute, angoissant.
           « J’éprouve des difficultés à rencontrer des gens qui ne sont pas des réservoirs d’idées toutes faites », se plaint Malpensa. « C’est évident » est le leitmotiv des interlocuteurs, qui croient naïvement que leurs pensées sont claires pour tout le monde. Certes, puisqu’il s’agit, le plus souvent, de clichés, de stéréotypes, d’idées reçues. Mais si on creuse, si l’on prend au pied de la lettre les expressions toutes faites par lesquelles ils tâchent de masquer l’inanité de leur pensée, les voilà désarçonnés. « Depuis quelque temps, j’ai l’impression de parler une langue étrangère dans ma langue maternelle », soupire Malpensa. Non, ce n’est pas une autre langue, mais pour lui, les mots ont un autre sens et ne se laissent pas piéger par les expressions stéréotypées. « Tu viens de me donner une idée. — Comment je pourrais te donner une idée que je n’ai pas eue ? » Certes. Sur le moment, cela fait sourire. Mais dès que cela devient une obsession, la moindre réplique nous plonge dans des abîmes de perplexité. Si on demande à une vendeuse ce que signifie une étiquette prétendument rassurante placée sur un poisson, on se trouve vite devant une aporie.
          Le combat désespéré de l’écrivain semble se porter contre cette « ventriloquie mondaine » de ceux qui ne parlent que par la bouche des autres. Le recours à ces banalités pratiques qui dispensent de réfléchir finit par constituer un « dogmatisme inculqué », qui empêche de regarder la vie en face et la livre « à la répétition mortifère ». La vie : c’est de cela qu’il est question, en fin de compte. Falsifier les mots, c’est biaiser la réalité, se conforter dans une « cécité psychique » qui nous empêche de voir le monde tel qu’il est. Les consommateurs de « Chez Byzance » sont victimes d’une illusion d’optique collective. « Tu vois quelque chose et en vrai, c’est autre chose. » Mais il n’y a pas qu’eux…
          La vie… Est-ce vivre que de « s’agiter à faire mille choses inutiles » qui ne donnent qu’un semblant de vie publique en sacrifiant tout ce qui aurait pu constituer une vie privée ? N’est-ce pas plutôt une « somnolence chronique », une « vie rêvée » ? Mais peut-on connaître la vraie vie, « dont il s’agirait de faire autre chose qu’un passe-temps » ? N’est-ce pas de cette impossibilité foncière que souffre, au-delà de la petite énigme qui donne corps à l’histoire, Malpensa ? « Désireux d’échapper à son destin » : il ne faudrait pas réduire l’expression à sa dimension spécifiquement corporelle.
          Alors, où est-elle, cette vraie vie ? Les écrivains, peut-être, le savent. Malpensa ne cesse de demander à son médecin d’aller chercher la solution dans ses livres, et le confrère conseille des lectures au médecin désorienté. « Il se trouve que lire produit, sur celui ou celle qui lit, des effets imprévisibles. » Les écrivains sont les seules « vraies gens », qui déjouent les pièges de la machine, qui « savent parfois trouver les mots pour dire ce qu’on pense sans le savoir ». Une idée déjà présente dans Quelques lettres d’elle : on ne voit jamais que la moitié de la vérité, réduite par les cadres de pensée dans lesquels le langage la coule malgré nous. L’autre partie est révélée par la littérature, qui ouvre sur l’inconscient. La conversation avec un être élu — pour des raisons non élucidées — a aussi ce pouvoir, à condition qu’on accepte d’aller au-delà des apparences et de laisser parler l’Homme en nous. « S’il n’y avait pas de nous en moi, comment pourrais-je te parler, te comprendre ? » demande l’un des personnages, et c’est peut-être une des clés du roman.
          Bien sûr, c’est là le danger : se perdre dans l’Homme, en oubliant le particulier qui lui donne un semblant d’être. Briser les cadres, au risque de ne plus pouvoir délimiter un champ de vie. On se retrouve libre dans un vaste tout où l’on se perd, où l’on se nie, où l’on s’inverse, quelquefois. « Si je vous dis que j’ai l’impression d’être… je ne sais comment dire, inversé, oui, inversé, vous pensez que c’est grave ? » demande Malpensa. Mais en fin de compte, ce sont les rôles qui seront inversés…
          Si on se laisse prendre au piège des interlocuteurs, on ne sort pas indemne de ce roman. Mais on se sent « plus vivant. Tellement vivant, à vrai dire, que c’est insupportable pour ceux qui rêvent de l’être. » Et l’on ne peut que partager le dernier mot : « Merci ». Plus prudemment, on peut aussi se laisser porter par le plaisir de la lecture, la poésie des évocations liminaires des chapitres, les suggestions incongrues qui échappent à un personnage (« Imaginez, si Proust avait commencé sa Recherche par “Longtemps je me suis couché à côté de moi-même”, l’histoire de la littérature n’en aurait-elle pas été changée ? ») ou par un incontestable sens de la formule, pour parler des rêves érotiques (« si tu ouvres un cerveau et que tu y trouves un sexe, tu auras découvert l’inconscient »), de l’ascenseur social (« on a oublié que les ascenseurs, c’est aussi fait pour descendre ») ou des gens « à la page » (« qui ne peuvent pas lire plus d’une page »). Rendez-vous à la deux cent dix-septième !

Voir aussi : Quelques lettres d’elle.

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