La Mère Michel a lu, N° 2, N°3, N°
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LA MÈRE MICHEL A LU
Lectures de Michel Host
© Michel Host
N° 1
Hiver 2008
SOMMAIRE
« La Mère Michel a lu un livre ! Au lieu de faire son
ménage ! Eh bien, c’est comme ça qu’elle l’a perdu son
chat ! » Denis Diderot, Billet à Sophie Volland (coll.
Privée)
« Les vrais livres doivent être les enfants non du
grand jour et de la causerie, mais de l’obscurité et du
silence. » Marcel Proust, Le
Temps retrouvé
« Notre vie est un livre qui s’écrit tout seul. Nous
sommes des personnages de roman qui ne comprennent pas toujours
bien ce que veut l’auteur. » Julien Green, Adrienne Mesurat
Note brève
& introductive.
Ne possédant ni
site, ni blog, ni kloog ni kangourou apprivoisé transportant le
courrier dans sa poche, la Mère Michel a décidé de
s’en remettre à cette pièce jointe appelée
à une parution relativement régulière et
destinée à être aussi largement diffusée que
possible aux amis, connaissances et même au Lecteur Inconnu.
« L’HUMAIN ME FATIGUE / Voyage avec
mon
chat »
Anne-Marie Mitchell, critique littéraire, écrivain et
professeur d’anglais, vient de publier aux éditions
Transbordeurs (voir ci-dessous) ce plaisant et sérieux roman,
où elle entreprend un long périple en compagnie de sa
chatte Pixie, devenue reporter, visitant les recoins du temps et de
l’espace où animaux et humains ont un jour
témoigné de leurs rapports harmonieux ou difficiles.
Gilles Lapouge nous en dit ceci : « Quand le projet a
été éventé, toutes les bêtes ont
voulu figurer dans son périple mais elles étaient trop
nombreuses. Il y a eu des bousculades, des ramponneaux, comme sur la
passerelle de l’Arche de Noé. Elle en a choisi douze. Une pour
chaque mois. »
-- La souffrance des bêtes nous émeut, certes, et à
juste titre, et sans doute parce que nous savons clairement ou
obscurément que notre propre souffrance humaine - ce mal,
ce nuire auxquels nous nous exerçons en grands artistes naturels
– est liée à la leur, à celle que nous leur
infligeons.
L’étonnante citation de Pythagore qui ouvre le roman nous
démontre que depuis longtemps, depuis toujours peut-être,
ces questions troublent et agitent l’esprit et la sensibilité
des hommes. Notre conscience et notre mauvaise conscience sont en jeu !
-- Vouloir ne laisser la parole qu’aux animaux, c’est renverser l’angle
de vision et les échelles des valeurs indiscutables parce
qu’indiscutées : « Quand je pense (nous dit la
romancière) que les dictionnaires ne s’encombrent d’aucun
scrupule pour donner à l’adjectif “humain” les synonymes
suivants : charitable, bienfaisant et altruiste. À
l’adjectif “animal” ceux de brutal, méchant, irascible,
stupide, aveugle, bestial et bête. Dans ce renversement du regard
se situe la « fable » d’Anne-Marie Mitchell, fable
où les animaux (qui ne sont pas tout à fait ceux du bon
Jean de Lafontaine, « ont eux aussi, et enfin, l’occasion de nous
faire savoir qu’une réalité existe en dehors de la
nôtre. » - à savoir « un ordre clandestin
inaccessible à tous les évolutionnistes et
créationnistes de France, de Grande-Bretagne ou d’ailleurs.
»
-- Le voyage de Pixie et de sa maîtresse permet au lecteur les
rencontres et les dialogues les plus variés et inattendus : avec
R.L. Stevenson et l’ânesse Modestine sur les sentiers
cévenols… avec Xanthos, le cheval d’Achille… la rencontre
encore des « méchantes bêtes » que furent
Descartes et Malebranche, mécanistes à tout crin, le
second décochant des coups de pieds à sa chienne pour
démontrer que ses cris n’étaient que grincements d’une
poulie insensible… Le châtiment que le miura Islero infligea au
grand torero Manolete prête évidemment à
commentaire… Les étapes sont multiples, puisque l’on passe
aisément, grâce aux magies félines, les
frontières de l’espace et du temps : c’est ici l’Arche de
Noé de Léautaud, à Fontenay-aux-Roses ; plus loin,
Edgar Poe, son Corbeau, son Chat noir… Bugs Bunny et la Truite de
Schubert sont au rendez-vous… Mais peut-être serons-nous
émus par Lord Byron plus que par quiconque, car « ce
poète [qui] aimait passionnément les Canidés
», rédigea ainsi l’épitaphe de Boatswain, son
Terre-Neuve : « Ci-gît celui qui possédait la
beauté sans la vanité. La force sans l’insolence. Le
courage sans la férocité. Et toutes les vertus de l’homme
sans ses vices. »
-- Comment mieux dire ce que nous devons d’exemplaire à l’animal
? La romancière et la chatte Pixie nous invitent à un
voyage véritable - il n’est de « voyage » que
là où, et quand l’on « parle » à
l’autre. Autrement, il ne s’agit que du stérile tourisme. Les
bêtes (aimons ce terme que privilégiait la grande Colette
!) ont eu cette sagesse de ne pas nous contraindre à apprendre
leur langue, laquelle ne peut donc nous être tout à fait
étrangère ! Elles nous invitent, dans ces pages toutes de
vivacité, dépourvues de didactisme, à engager avec
elles la conversation.
Anne-Marie MITCHELL, L’Humain me fatigue, voyage avec mon chat
Editions TRANSBORDEURS, 97 Traverse de la Gouffonne, 13 009, Marseille.
Courriels : transbordeurs@wanadoo.fr
Les pages qui
suivent font office de postface au
recueil
SALINES, de
Cathy Garcia, paru aux Editions à tire d’ailes, en
2007.
Il n’est pas de faux-semblants, ni dans le dire, ni dans l’image, ni
dans la trajectoire chez Cathy Garcia, et moins qu’ailleurs
peut-être dans SALINES. Ce beau titre assume une amplitude et un
regard qui, d’emblée, nous rapprochent de la mer et du vent, de
la peau chargée des odeurs chaudes de l’amour, et, pour tout
dire, d’un élan vital originel, celui que Cathy Garcia sait
cueillir aujourd’hui encore, avec toute son énergie, sa
puissance, parmi notre monde qui se le dissimule peut-être
derrière les écrans de fumée de la pollution des
esprits, sous le voile d’une bienséance digne des hypocrisies
bourgeoises anciennes, monde dont les échappatoires vont
au « porno » pauvre qui, mis en image ou en
mots, passe pour liberté.
La liberté poétique intérieure est d’une tout
autre matière : c’est l’élément moteur, astral et
magnétique qui, s’il déstabilise les centres
émotionnels, rétablit l’âme humaine dans les
beautés et les grandeurs terrestres. Le recueil s’ouvre sur une
étonnante affirmation des multiples facettes de la
féminité, énumération à la
façon de Rabelais, moins impudique que gonflée des
sèves de la séduction et de son chant. Et, dans la
foulée, cette ostentation de l’être féminin -
totalement féminin -, entièrement soi, protéiforme
et, comme dans une fierté coulant de source, ancrée dans
la blancheur, la saveur et l’éclat du sel !
Je suis femme
Unique multiple
Je suis la grande saline
Cela, pourtant, manquerait beaucoup de sel si ne se
présentaient, comme sur l’éventail historié d’une
belle madrilène, ou dans une tapisserie du paradis d’avant
l’humiliation des chutes et des divins opprobres, les véritables
fortunes, les bonheurs, et même les joies, de s’établir,
fût-ce pour un temps limité, dans le monde des vivants.
Cette fondation n’est pas une conquête, pas davantage une
revanche - ce serait comme de vouloir installer les bonheurs sur
les combats et les guerres, sur les obscurantismes qui, eux, ne
désarment jamais - mais une position de naissance, en
quelque sorte, parce qu’être femme c’est cela, ni plus ni moins,
c’est être dans la germination, l’efflorescence, l’offrande et le
plaisir :
j’aime à fleurir
clandestinement
m’ouvrir à des nuits étoilées de plaisir
éclater sous la brûlure d’un soleil mâle
Comment ne pas se sentir envahi quoique pleinement en accord,
emporté par la mélodie d’un grand Pan retrouvé,
revenu d’une éternelle absence, celui dont Michelet pleurait la
disparition aux rivages de l’Égée après que s’y
fut enraciné le moralisme judéo-chrétien ? Quel
plaisir donc - et le mot est charnu, gorgé comme fruit
à la fin de l’été - de lire, de dire ces
vers libres de leur pleine liberté, ces cadences brèves
et longues tirées par les vents des désirs et des effrois
!
Salines, avec ses poèmes, ses images, ses raccourcis parfois
sauvages, par l’innocence non dépourvue de ruses et de
subtilités de ses inventions, par ses assemblages verbaux
inouïs, nous plonge sans crier gare dans ce qu’une pensée
poétique renaissante - celle de Rabelais et de Ronsard
notamment, que précédèrent des fabliaux souvent
chargés d’autant de frustration que de drôlerie –
cherchait et retrouvait si bien en écartant les
déguisements des traditions guindées et guidées
depuis les Pères de l’Église et la Rome vaticane. Dans
Salines, le carpe diem, n’a plus à se signaler comme
ambition et désir, car il est, désormais et
explicitement, l’existence elle-même, son projet de vivre, sa
réalisation la plus entière imaginable. Cela se dit dans
une langue magnifique, dans l’inattendu des sensations traduites,
cueillies et éprouvées à l’unisson :
sur mes désirs parallèles
j’ai tendu des ponts
des passerelles instinctives
pour attirer la foudre
balafrer la plénitude
de mes courbes peut-être trop
maternelles
Cela se dit avec plus d’instinct encore, dans la crudité
fraîche du mot sensible et juste, dans la simplicité des
évidences toutes acceptables, toutes acceptées :
je suis une bête de lit
miauleuse jouisseuse
une arche de tendresse
une manne une nef
je suis un souffle une fièvre
une fente à polir
Cela se dit de cent façons, et toujours dans une magnificence
verbale qui émeut ! Cette poésie, sans aucun doute,
m’émeut jusqu’à la moelle des os, et j’en jouis sans me
lasser. C’est la parole de célébration de ce qui existe :
de ce qui est par conséquent. Foin des subtiles et collantes
barrières par lesquelles des philosophes, mais aussi des
poètes en forme de poissons froids, voudraient quadriller le
vivant, le changer en spectre, en pur concept, en registre cadastral…
J’aime ici la saline sensualité, l’aveu sans détours de
la splendeur des mouvements libérés par et à
travers la puissance de vie du corps, des corps… Oui, c’est beau, et
très « entreprenant » au sens où il faut se
percevoir en vision totale pour entreprendre d’être. Au risque de
ma banalité, je lis le chant joyeux de ces vers comme un hymne
à la joie, comme la délivrance première,
l’entrée dans le jour, au matin où tout commence…
La célébration est un registre qui s’affronte aux dangers
du répétitif, de la solennité et de l’ennui. Cathy
Garcia s’en évade comme le papillon, avec la grâce
valsante de l’inspirée. Elle multiplie les points de vue, les
approches, les situations ; ni l’air ni l’eau ne lui manquent et ne
nous manquent, ni le ciel ni la terre, ni la nuit ni le jour, ni les
frimas ni les chaleurs. Le monde créé est, de par sa
nature, une totalité de nature. Tout le recueil vibre
sourdement, et non moins lumineusement, de ce contraste implicite entre
le jardin de la Création que nous n’avons plus que le choix de
regarder en songe, et ce jardin mutilé que, sous nos yeux, salit
et martyrise la modernité cupide. La poétesse Cathy
Garcia - elle ne récuse pas ce beau titre ! - n’écarte
jamais l’homme, je veux dire le mâle, le porteur de phallus
immodeste ou dominateur - cet importun majeur qu’elle veut
allié, compagnon non pas adouci, ni dompté, mais complice
nécessaire :
je cours encore après toi
animal intrépide
aux mains si fines
homme rivière aux étreintes
mille fois renouvelées
homme si vaste
aux bras de sable
homme profond
de sagesse infinie
De cette confiance, de cette complicité amoureuse naissent des
sentiments d’une autre sorte. Nous glissons soudain sur le versant
périlleux et bouleversant des choses : la conscience se fait
jour - aiguë comme la morsure d’une bête venimeuse
- de la fragilité de toute construction ou
représentation du monde et de soi. La menace, fût-elle
masquée par l’attente des bonheurs, est permanente, aux aguets,
prête en un instant à jeter à bas l’édifice
de notre vie. Elle surgira du nœud même de l’amour :
l’illusion
est si belle
vaut bien la blessure
que tu ne manqueras pas
de me faire
Elle surgira de notre propre faiblesse - « et si l’on
n’était pas aussi fort / que l’on croyait ? » -
comme de la puissance qu’il est besoin de déployer, toujours,
jusqu’à l’épuisement de nos forces, pour se tenir en vie
d’abord, puis « faire tourner le monde / à l’envers
».
Elle surgira, en dépit que l’on danse « la danse dissolue
/ des algues amnésiques », de notre fragilité, de
la fugacité du temps qui est notre loi et notre geôle !
C’est là source d’une crainte, et d’un vacillement constant :
ne pas se prendre
le plein fouet
le versant nu de nos extrêmes
fragilités
Le désordre cosmique est aussi un ordre immuable qui ne peut
être refusé ou nié. L’âme s’y veut au large,
s’y crée son espace ensoleillé d’un moment ; mais le
cœur, s’il fut un jour « chasseur solitaire », eh
bien, il n’en finira pas de
Solitude
le cœur dans son terrier
un lapereau tremblant
De cette tragédie discrète qui touchera chacun de nous,
dans un désamour, un recoin d’hôpital ou un lit familial,
Cathy Garcia ne fait pas tout un drame ! - car, si « nos
mains [ne sont] rien que des oiseaux dans la cage du temps
», notre flamme de plaisir et de vie,
désespérée noblesse, réside en fin de
compte dans ce qui leur est propre,
le geste
toujours neuf
L’oubli dans lequel a sombré aujourd’hui la poésie
rejoint le tréfonds de l’obscurantisme. Les poètes n’en
ont cure, ils et elles chantent dans l’arbre, sous le ciel. De Marie de
France à Louise de Vilmorin, d’Anne des Marquets à Marie
Noël, en cascadant de Pernette du Guillet à Louise
Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles et -
bien sûr – jusqu’à Madame Colette, le long poème
écrit par les femmes dans cette langue sublime encore
appelée française, est ce ruisseau clair et courtois,
tour à tour ensoleillé et ombré, sensuel et
incisif, qui murmure et chuchote comme l’esprit du monde vivant. Il
coule de source ancienne et nouvelle par le sous-bois de la forêt
littéraire où les hommes se sont faits chasseurs absolus,
dominateurs sans partage. Cathy Garcia est de cette eau pure, de cette
force infinie et lointaine des fontaines résurgentes. Elle est
la perle qui fait la fortune du pêcheur de perles. Certains l’ont
déjà découverte, et je suis des élus. Mon
admiration est sans mesure. Je voudrais seulement la rendre à sa
lignée, à cette foi confiante en l’unité, en la
beauté possible, qui lui fait écrire :
je cours encore après toi
homme qui sait la danse
homme loup qui me chasse
nuit après nuit
en mes forêts perdues
je cours encore après toi
magicien de la terre
aux savoirs de nuit
SALINES, aux Éditions À tire d’ailes (contacter
Cathy
Garcia).
Pour rencontrer Cathy Garcia :
http://delitdepoesie.hautetfort.com/
http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com/
LE MARCHAND D’ANGES
nouvelles
de Jean Claude BOLOGNE
aux Editions Luc Pire / Le Grand Miroir, à Bruxelles, 2008
Vendre, acheter des anges, est-ce si difficile ? Jean Claude
Bologne y parvient aisément semble-t-il, et en cela il fait
plaisir aux enfants. Le marché aux anges a lieu le dimanche. Il
y a ceux qui les voient, les anges, et les angelines peut-être
aussi. Qui a prétendu que ces créatures ailées
étaient d’un sexe autre, ou incertain, ou inexistant ? Il y aura
toujours aussi ceux qui ne les verront pas, parce qu’ils ne voient rien
et ne font que regarder le monde tel qu’il est en apparence. Ceux qui
s’en tiennent aux apparences.
Or, en seize nouvelles, et sans qu’il soit une seconde question de
théories ou de disputes stériles, ce magnifique recueil
nous la pose bien la vraie question : n’est–il qu’un seul paysage
à regarder ici-bas ? Celui que nous avons sous les yeux ?
L’imaginaire - par le truchement actif de notre «
faculté imaginatoire » comme eût dit Rabelais - ,
que consciemment ou non il nous arrive de réprimer, de
tenir en laisse comme un chiot fugueur, fait-il ou non partie de ce
réel où nous voulons vivre exclusivement, en gens
sérieux et responsables ? Eh bien, que les gens
sérieux et responsables mangent leur chapeau (surtout s’ils n’en
portent pas ! leur chapeau imaginaire donc, le plus digeste en somme…)
et, lisant les récits, contes, légendes, voire les fables
et fictions de ce recueil, qu’ils se convainquent de l’existence
d’autres mondes au-delà du monde, d’autres lieux, d’autres temps
aussi indispensables à leur vie que l’air, l’eau, la nourriture,
et la pensée s’il est possible.
Fiction, ai-je dit ? Mais enfin, le terme est sans doute un abus
de langage, un outil de peu d’intérêt si nous parvenons
à faire entrer notre faculté imaginative dans la
réalité vécue, au lieu de l’en séparer par
une néfaste et paresseuse habitude : sans cette faculté
qui nous porte à fictionner, pourrions-nous être
réellement, je veux dire par là être autre chose
que des mécanismes physiques et psychiques programmés
dans la durée et dissécables par la science ? Bref,
pourrions-nous être humains, tout simplement ?
Les plaisirs que nous dispense Le Marchand d’anges nous disent que
non. Ils sont multiples et de registres divers. Parmi les plus
vifs, on éprouvera, dans Les trois pierres , cette certitude
profonde que les pierres de bonheur, de douleur, de silence (qui roule
d’elle-même) sont celles avec lesquelles nous construisons
l’édifice de notre vie, et que pareils à Jehan, le
tailleur de pierres d’autrefois, nous les façonnons de nos
mains, inaugurant une vie nouvelle et inédite à chaque
fois, celle d’Adam peut-être…
Avec Le regard du Dragon, revisitons la sainte légende de
Georges, le preux chevalier transperçant le Malin sous les
apparences du reptile monstrueux : où est le mal, en
vérité ? Où est la vérité ? La
rencontre d’une princesse de vingt ans change les perspectives, surtout
si le regard de la Bête n’est que « le reflet du sien
». La légende, en entrant dans le conte, ouvre d’autres
chemins, où le sang qui s’écoule n’est pas celui de la
mort seule, où se dressent sur l’horizon les bûchers du
soleil.
Le caméléon conduira-t-il le lecteur prêt à
se mettre en marche tel un enfant, vers le bonheur et le sens
? Il l’emmènera ailleurs, c’est certain, dans sa
propre pensée, id est la pensée de soi dans le courant de
la vie. Dans L’amour sidéral, si le petit Marco avoue
à Don Abondo : « J’ai fait l’amour avec une Martienne
», devrons-nous le croire ? En tout cas, le Malin, qui ne
doute de rien, attaque tous azimuts. Les piliers de l’Église, la
foi et la pureté, sont ébranlés. Qui ne voudra
alors, au prix du retour de l’innocence, éviter le
sacrilège et faire l’amour avec une Martienne ? Dans un registre
approchant, Ce que la femme apprend à l’homme est-il aussi
innocent qu’on pourrait le penser ? Le nouvelliste, en invitant
Enkidou, l’archétype du mâle assez peu dégrossi de
l’épopée akkadienne, en compagnie du comte Giacomo et de
la comtesse Margarita, nous accompagne sur le chemin toujours à
refaire des apprentissages des plaisirs de l’amour…
Je ne voudrais pas déflorer entièrement ce livre du songe
et du sens où nous entraîne Jean Claude Bologne,
aussi irai-je à plus grandes enjambées : la quête
des sources, sous des dehors de conte africain, est celle de
Goukouni que, dans une épreuve initiatique sauvage, mais
toute semblable à celle qu’affrontaient les chevaliers des
légendes, lui imposent les Génies de la
savane. Un Dieu bricoleur, ami de la technologie de pointe
et créateur d’un nouveau Paradis hi-fi
numérisé, paraîtra à beaucoup bien plus
vraisemblable que les solennelles figures des grands textes de la
Révélation !
Dans Le retour, on verra en quels termes se pose la question insoluble
du voyage ferroviaire et de tout voyage en somme. Parmi les plus
belles fables du recueil, La légende d’Égide l’Hagiophage
est faite pour emporter l’esprit jusque dans cette histoire et
légende de l’Espagne hispano-musulmane de la Reconquête.
C’est toute une vision d’antan qui se propose au lecteur dans le combat
qu’autour d’une momie - la relique de saint Jacques -, se livrent
frère Jaime, la chrétienté incarnée,
l’abbé Horace qui règne benoîtement sur
l’abbaye, et frère Déodat, le Maure bien ou mal
converti… Entre démonisme et sainteté, savoirs et
ignorances, les narrateurs alternés évoquent un univers
de pleine ampleur avec ses parfums de guerre des religions, sa belle,
généreuse et impitoyable histoire, ses croyances, sa
science certaine ou incertaine, ses superstitions, ses
quêtes spirituelles dans les frémissement du doute et de
la foi… Plus loin, Le Siège, celui d’une ville en
forme de parfait quadrilatère, est une nouvelle
étonnante, ou une étonnante épure, une
démonstration logique de la pente où tend toute
quête, de la fin ultime de toute chose, à quoi mieux vaut
s’être un brin préparé…
Les nouvelles auxquelles je ne veux pas faire allusion
réserveront bien des surprises au lecteur. Je crois en
avoir assez dit pour que le « pas tout dit » (comment
fait-on, d’ailleurs, pour tout dire ?) pose son interrogation et les
tentations subséquentes. À tous ceux qui liront l’ultime
nouvelle du recueil, à l’auteur et à ses amis, je puis
assurer en toute certitude que Cornélius Farouk, le «
rétrovirus » de la littérature, l’ «
évanescent » personnage qu’ils ont un jour
rencontré, qu’ils cherchent dans tous les livres où ils
l’ont croisé sans jamais le retrouver, je l’ai rencontré,
moi, au Reform-Club, qu’à Londres fréquentait
Philéas Fogg ! Les deux hommes, du genre taciturne, se
parlaient à peine. Cornélius fumait des Gran Corona qu’on
lui livrait de Cuba, et, en avance sur son temps, buvait du whisky
frappé où il faisait verser une larme de vodka. L’ayant
cherché dans Le tour du monde en quatre-vingts jours, j’ai
eu la douloureuse surprise d’apprendre qu’on l’avait vu pour la
dernière fois sur le Pequod du capitaine Achab.
ARNO SCHMIDT /
Découverte & approche 1
Tout
le monde connaît
aujourd’hui, à Paris et dans les
départements limitrophes, l’existence de l’œuvre de l’allemand
Arno Schmidt (1914-1979). La Mère Michel qui, avant de perdre
son chat, s’était jetée dans la lecture
d’écrivains cousins germains d’un modernisme classique plus
affirmé tels Thomas et Klaus Mann, Alfred Döblin, Gottfried
Benn… allant parfois jusqu’à lire des poètes
réellement classiques et des conteurs tel Ernst Theodor Amadeus
Hoffmann, Josef von Eichendorff, avait jusqu’en 2007, ignoré le
nom même de ce natif de Hambourg dont la renommée
(c’est son excuse première, la seconde étant la
nécessité de trouver les traductions) s’est
établie non sans plaies et bosses dans son propre pays, comme il
en va de tous les novateurs dont la dimension surpasse de très
loin les paresses de lecture et de pensée de leurs
contemporains, leurs habitudes, leurs notions du style et du bel
ordonnancement de la phrase, du paragraphe, du chapitre, du livre… Arno
Schmidt a connu les plus grandes difficultés pour se faire
publier, puis, la chose étant faite, les mépris sans
appel et les enthousiasmes absolus. C’est le lot des plus grands, on le
sait, mais les éditeurs quels qu’ils soient et où qu’ils
soient, ayant à faire manger leurs employés et leurs
imprimeurs, ne se jettent pas sur eux d’emblée. La Mère
Michel n’éprouve nulle honte à son retard à
l’allumage, et depuis qu’elle a rencontré celui qu’elle appelle
Le Grand Arno, elle ne crie plus par la fenêtre car elle n’en a
plus le temps.
Pour ce qui touche à la France, c’est l’honneur de Maurice
Nadaud, de Christian Bourgois et des éditions Tristram, que
d’avoir permis aux lecteurs de ce côté-ci du Rhin de
prendre connaissance d’une œuvre exceptionnelle. Un mérite
singulier revient à ses principaux traducteurs, Pierre
Hémery, Claude Riehl, Dominique Dubuy, Pierre Pachet… car
l’œuvre est remplie d’épines et de chausse-trapes, la culture
littéraire, scientifique et historique d’A. Schmidt, tout comme
son dédain des formes accoutumées du récit,
étant immenses.
On a marché sur la lande [cf. note bibliographique en fin de
texte] est le premier roman de Schmidt que, sans s’être
méfiée, la Mère Michel décida de lire. Elle
en est encore sur le cul, et son ménage a lui aussi pris du
retard. C’est le dernier « roman » de l’écrivain,
avant qu’il n’aborde d’autres écrits, publié en 1960. Il
déroule l’histoire de Karl et de sa compagne Hertha, en
week-end de repos et d’éducation sexuelle - lui est
relativement peu entreprenant, elle présente tous les
symptômes de la frigidité - chez la tante Heete,
dans la lande de Basse-Saxe. C’est, après réflexion, un
livre qu’il vaut mieux aborder, quand on est novice, après
quelques autres. La difficulté est multiple : outre que Schmidt
y applique un système d’écriture et de composition
très personnel, il y pétrit la pâte de l’histoire
(celle de l’après Seconde Guerre mondiale – il y participa
à son corps et à sa conscience défendants -, il y
joue de ses connaissances dans un joyeux tumulte d’anecdotes,
d’épisodes, de périodes, de langages divers dont celui,
très régional, de la tante Heete… D’ailleurs, c’est la
Guerre froide et l’action se déroule sur la Lune après la
destruction de la Terre : l’après-guerre, cela paraît
éloigné des préoccupations des deux jeunes gens, a
plongé les Européens dans la hantise de la bombe atomique
et d’un troisième conflit mondial. Ajoutons, pour lier la sauce,
le violent sentiment de culpabilité et le ressentiment
qu’éprouve Arno Schmidt d’avoir vécu ses années de
jeune homme et d’homme dans la plaie gangrenée ouverte par le
fascisme, l’hitlérisme et le nazisme, les nationalismes, le
stalinisme…
tous
« -ismes » trouvant à se nourrir dans les
massacres raciaux et guerriers, les combats et les destructions, les
éliminations massives d’opposants supposés ou
réels… On comprend qu’il n’est pas si facile d’entrer dans
l’œuvre d’Arno Schmidt par cette porte-là.
La Mère Michel conseillerait volontiers à ceux qui
voudraient se frotter à cet écrivain hors normes, de se
lancer dans un récit plus bref : Miroirs noirs, qui les plongera
dans l’Europe détruite par la Troisième Guerre mondiale,
la catastrophe nucléaire, le dépeuplement du monde… Nous
sommes dans les années 1960, dans une anticipation (le texte fut
écrit en 1951) qui se lit comme pure vérité,
c’est-à-dire que le vraisemblable des faits décrits
abolit tout sentiment de fiction. Dans ce désert où
seules les faunes végétales et animales tentent de
reprendre vie, où ici et là des bâtisses, des
cabanes demeurent sur leurs fondations, où le souvenir des temps
d’avant pointe dans celui des écrivains du passé, un
survivant s’est établi dans les bois, Adam des temps nouveaux…
Soudain, une femme venue d’ailleurs, de la périphérie du
cercle radioactif de la mort, traverse les bois, le champ de vision de
cet homme solitaire. Que se passe-t-il alors entre eux ? – au lecteur
hors-champ (car qui sera le lecteur dans ce monde si vidé de
présences humaines ?) de le découvrir et le comprendre.
Il semble judicieux à la Mère Michel de poursuivre ces
lectures par celle de Tina ou de l’immortalité, nouvelle
où le Grand Arno s’amuse à jeter en enfer les
écrivains, les y abandonnant dans une immortalité
cuisante, immortalité qui ne cesse pas et ne se change en
délivrance que lorsque ces écrivains n’ont plus un seul
lecteur, ne laissent plus de souvenirs… ils brûlent donc de
disparaître au plus vite de la mémoire des hommes, et leur
plus grand malheur est désormais d’être lus encore. Cette
situation à l’inverse des choses qui ont lieu en ce monde est
une source intarissable de plaisanteries et de situations comiques. On
verra comment, dans une mise en scène approchante, Schmidt
ressuscite Goethe, dans Goethe et un de ses admirateurs. Le traitement
de la question de la postérité est, chez Schmidt, l’un
des plus originaux que l’on puisse lire, à la fois
précis, détaché, humoristique et précis.
À ce stade de la découverte de Schmidt,
l’intérêt de Tina ou de l’immortalité est encore
que Claude Riehl, le traducteur, fait suivre la nouvelle de pages
éclairantes, voire indispensables : Arno à tombeau
ouvert. Outre des données biographiques importantes, le lecteur
découvrira, exposés avec minutie, les
procédés de composition de Schmidt, sa façon
inédite (voire inouïe pour les fils et filles de Balzac et
de Flaubert) de concevoir le traitement du personnage et de l’intrigue,
sa méthode précise de composition des formes nouvelles du
récit, le tout exposé dans Calculs I & II, puis
Calcul III, dont Claude Riehl nous fournit un clair et minutieux
exposé. On sera, pense la Mère Michel, après ces
lectures, mieux armé pour lire l’ensemble de l’œuvre de Schmidt.
Elle-même tentera prochainement de proposer sa réflexion
de ménagère sans scrupules sur ces questions de
littérature et d’écriture. En attendant ce terrible
moment, une citation extraite de Miroirs noirs :
« Elle demanda : « Pourquoi écris-tu encore ? –
D’ailleurs pourquoi as-tu écrit des livres ? »
(Réponse : gagner de l’argent. Les mots, mon seul bagage.
« Ce n’est pas vrai ! » dit-elle indignée. Ai pris
un autre biais. Aussi : j’éprouve du plaisir à fixer dans
les mots les images de la nature, des situations, et à
pétrir des histoires brèves).
Elle siffla la marche de la cavalerie finnoise : pupupi : pupupi :
pupupupérupupu (og frihet gar ut fra den ljugande pol) ; elle
dit renfrognée : « Donc jamais pour des lecteurs, hein ?
Tu ne t’es jamais senti un devoir militant ou « moral » ?
»
« Pour des lecteurs ? » demandai-je stupéfait ; le
« devoir moral » aussi c’était neuf pour moi. »
Rien que pour de lucides impertinences de ce genre, pour ces coups de
savate au front pur de la pensée correcte, la Mère Michel
aurait bien trompé le Père Michel avec le Grand Arno s’il
eût vécu plus longtemps !
Note bibliographique
On a marché sur la lande, Ed. Tristram
Tina ou de l’immortalité (suivi de : Arno à tombeau
ouvert), Ed. Tristram
Goethe et un de ses admirateurs, Ed. Tristram
www.tristram.fr / tristram@free.fr
Miroirs noirs, Christian Bourgois Editeur (Poche)
*
La Mère
Michel a lu ce
qu’elle a lu, et quand elle a
pu : tout de même, elle doit faire son ménage, et
quoi qu’on dise toujours elle cherche son chat. Elle ne lit pas
à la manière des critiques – qui, selon le mot de
Valéry, voudraient faire croire qu’ils peuvent nous donner bien
plus qu’ils ne possèdent - mais en découvreuse, en
amateur ou, comme qui dirait, en amoureuse. Amoureuse , la
Mère Michel ! Vous m’en direz tant !
Au prochain sommaire:
- Georges-Olivier Châteaureynaud, De l’autre côté
d’Alice (nouvelles). Ed. Le Grand Miroir.
- Bruno Doucey, Victor Jara : « non
à la dictature ». Ed. Actes Sud Junior.
- Annie
Saumont, Les croissants du dimanche (nouvelles). Ed.Julliard.
- La BARBACANE revue des pierres et des hommes,
N° 91 / 92
- Arno Schmidt, Découverte & approche 2.