DU REPOS FORCÉ
La Mère
Michel, comme le commun des mortels, est mortelle. Le corps que lui
attribua la « nature » (qu’elle ne se représente pas
sous la forme incertaine de l’hypothétique «
créateur ») et le corps médical se liguent de
temps à autre pour le lui rappeler. Cela l’agace, cela l’irrite
et ne la laisse pas en repos, pas suffisamment du moins pour qu’elle
ait pu, ces derniers mois, poursuivre ses lectures et donner ses
commentaires de ménagère spécialisée de
manière suivie et précise. Les choses semblant
s’améliorer, elle déclare solennellement qu’elle ne
se taira plus désormais. Mais elle n’aura pu empêcher que
ce quatrième bulletin connaisse un retard chronologique notable,
devant être daté non du printemps, mais de l’automne, ni
que sous les espèces de son numéro IV, il ait deux tomes,
le (1) et évidemment le (2). Elle ne pourra faire non plus que
des chroniques de longtemps prévues ne soient retardées
elles aussi - mais que nul ne craigne, tout sera écrit !
-, et pas davantage que lesdites chroniques ne soient quelque peu
réduites, ce qui, tout compte fait et éventuellement,
pourra se compenser par les élégances de la concision.
C’est ainsi que la Mère Michel soigne sa ligne désormais.
Quant au chat
de la Mère Michel, après quelques semaines vagabondes, il
est rentré bien amaigri à son domicile. Mais ne dit-on
pas que coqs et chats maigres sont doués des plus belles
énergies ?
Le Jardin des
lecteurs de la Mère Michel
La Mère
Michel tiendra désormais ouvert un Jardin réservé
à ses lecteurs : ils s’y ébattront à leur aise,
aux jours et heures ouvrables (soit à chaque parution de ce
bulletin), y rendant compte de leurs propres lectures,
découvertes, expériences littéraires (ou autres…
?)… commentaires et impressions sur les faits de culture ou
d’inculture, bref sur le monde tels qu’ils le vivent et
l’éprouvent, voire le font avancer vers les cimes ou les
abîmes… Cette rubrique s’ouvrira dans La Mère Michel a lu
(IV – 2) : il vous suffira de faire parvenir vos contributions par
pièces jointes, à la Mère Michel, soit
à l’adresse
suivante
Guillaume de Sardes,
Le Nil est froid, roman, aux
éd.
Hermann / Littérature, juin 2008, 120 pp., 17 € 80.
Voici un bref roman
écrit dans ce style approchant les sobres beautés du code
civil, tel que le voulait Stendhal. On a plaisir à le lire.
C’est sec et laconique, avec de belles ouvertures sur les lointains,
les avenirs, les incertitudes... Mais nous baignerons-nous dans les
eaux froides de son Nil… c’est à voir.
Alban, jeune artiste
peintre, embarque le 24 floréal de l’an VI, à Toulon, sur
une frégate de la flotte de Bonaparte mettant le cap sur
l’Égypte. C’est peut-être moins le goût de la
découverte des sables neufs et anciens environnant le Caire,
moins le plaisir de participer à l’expédition en
compagnie de savants et d’artistes de renom qui pousse le jeune mondain
à tenter l’aventure, que la vacuité de son existence
où, au-delà de « l’usage du monde » il ne
maîtrise que peu de chose. Un chagrin d’amour -
éprouvé pour la personne de Maria Carlini – «
follement aimée », quoique « un peu sotte »,
charmante, piquante, élégante… et « avec cela,
femme légère dans tous les sens. Presque une putain.
» On aurait tort de voir dans cet amour déjà
passé (par ailleurs liaison d’une sensualité sous
haute tension, parfois extrême…) un paradoxe
infranchissable - la notion romantique de l’amour, dont le
moralisme des temps modernes s’est imprégné
jusqu’à nos jours, empêche justement de comprendre
l’attrait irrésistible du paradoxe. Il y a ici quelque chose de
plus classique qui touche au masochisme (peut-être) et au
libertinage (sans aucun doute). Cela dit, Alban voit les premiers
engagements militaires, est des premières batailles où
les Français défont les mamelouks, participe aux combats
de rues dans la ville du Caire… Ces agitations guerrières
remplissent-elles sa nouvelle existence ? Probablement pas. La
clôture (au sens conventuel) amoureuse qu’il vécut avec
Maria l’Italienne, il la suscite à nouveau en compagnie de
l’esclave égyptienneMajda, qu’il a achetée. Noms et
amours de substitution ? D’interchangeabilité ? Quête de
l’une dans l’autre ? Mais est-il d’amour possible lorsque le premier
rapport s’apparente au viol ? Lorsque les suivants sont marqués
du seul désir de plaisirs renouvelés ? Alban
néglige les hommes de troupe qu’il commande, ceux-ci le
méprisent quelque peu. Il tombe malade, Majda le soigne avec
dévouement, avec des sentiments et des élans qui touchent
parfois au désir vrai, à l’amour… Les derniers combats
ont eu lieu, la ville, la chambre d’Alban et de Majda sont
dévastés : elle lui apparaît une seconde, dans une
vision, puis disparaît. Il lui faut alors rentrer, retrouver
l’Europe, Paris…
Le souvenir de l’Égypte
s’estompe. C’est le retour à l’autrefois, comme s’il ne
s’était presque rien passé, une superbe évocation
en témoigne : « Appuyé au parapet du Pont-Neuf,
Alban observait la buée devant les bouches des hommes et les
naseaux des bêtes, blanche et légère comme des
fleurs de coton. Son regard se perdait dans le vague. Il ne voyait les
passants que par intermittence. Son esprit s’évadait. »
Cette évasion
permanente donne peut-être son sens à l’entière
existence du jeune homme. Évasion dans le désir de
retrouver l’art, la peinture, dans la fréquentation de l’atelier
du peintre David, un Bonaparte d’atelier et de salons… en somme,
une image de la vie plutôt que la vie ? Une autre Italienne,
Silvia, entre dans le champ de vision d’Alban. Trouvera-t-il en elle
plus ou mieux qu’une simple gravure de mode ? Restera-t-il prisonnier
de la vision du Brutus peint par le maître ? Prisonnier de la
précédente vision, celle de Majda ? À
défaut de se faire artiste en quelque sorte libre et
indépendant (la question n’est posée que par le lecteur)
sera-t-il un véritable amateur d’art ? Au passage, devant
le palais du Louvre, Silvia lui lance un sourire, puis « un coup
d’œil en arrière ». S’il a « compris que la vie est
insaisissable et que l’art ne la fixe qu’en trichant »,
Alban ne nous révèle pas ce qu’il a compris de sa vie, ni
ce qu’il voudra en faire. Ce questionnement de fond est au cœur de ce
bref et limpide roman.
Bernard Ascal, Un cul-de-sac dans le ciel, carnet,
aux Editions Rhubarbe, à Auxerre, 60 pp., 6 € 50.
Le grimpeur des
cimes, voire le randonneur, s’exposent à l’inconvénient
imparable de se trouver arrêtés contre l’immensité
céleste. Perchés sur la pointe du pic, ils n’ont plus que
le saut dans le vide à tenter, ou la descente, et, quoi qu’ils
en aient, ce sera « descente ou remontée, retour à
la case départ. » Bernard Ascal, poète, nouvelliste
et éditeur de musique, s’applique à développer,
dans Un cul-de-sac dans le ciel, cet étonnant paradoxe du grand
air respirable, des grands espaces désirables s’étiolant
en raréfaction d’oxygène, en étroitesses
inconfortables. Bien entendu ce sont les lectures d’enfance
- les exploits de Gaston Rébuffat… le Cervin…
Étoiles et tempêtes… sans oublier le sherpa Tensing…
Premier de cordée… Himalaya, premier 8000 – qu’il met à
mal, toutes ces épopées ascensionnelles en lesquelles a
cru et trouvé à rêver la Mère Michel. Elle
lui pardonne volontiers son impertinence, car de tempérament
méditatif, et chargée d’un chat fugueur, elle ne s’est
jamais risquée en haute montagne, et surtout, à lire ces
60 pages d’impressions, d’expériences, de réflexions
piquantes mêlées de croquis qui font penser à un
Chaval alpiniste qui n’aurait dessiné que des lacs et des
sommets, elle a ri et souri tout à son aise. Bref, elle s’est
bien amusée.
Bernard Ascal
connaît d’ailleurs comme personne le principal ressort du rire,
qui est de ne pas se raconter d’histoires à soi-même et de
bien voir que les ridicules ne manquent ni chez soi ni chez les autres,
et pas davantage chez les grimpeurs.
La
randonnée, l’escalade, ce sont avant tout des mortifications
volontaires et justifiées : « … je traverse, au sein d’un
monde en détresse, de nombreuses crises de bien-être. Pour
atténuer ces privilèges, je partage mon temps libre entre
des œuvres de charité et d’exténuantes courses
montagnardes. » Qu’il le veuille ou non, l’homme d’aujourd’hui,
imbu de l’esprit des Lumières, gonflé à la raison
raisonnante, expie toujours quelque péché aussi originel
que mystérieux. Le bien-être coupable quand il y a tant
d’êtres plongés dans le mal-être, probablement…
Notre auteur se pose ouvertement la question : « Mériter
quoi, expier quoi ? » La marche vers les hauteurs, ce sont le
froid et le gris, l’épuisement physique et moral, les mouches et
toutes sortes d’insectes alors que vous êtes plus dépourvu
que la vache, laquelle possède au moins sa queue pour s’en
défendre… Ce sont de douloureuses prises de conscience
sociologiques : « Ni maçons / ni éboueurs / ni
terrassiers » parmi les grimpeurs… Ce sont les anonymes se
reconnaissant d’une autre essence, par un sourire ambigu, quand ils se
croisent sur les sentiers… Les désagréments sont
multiples. Des agréments, Bernard Ascal ne paraît pas
avoir le souvenir. C’est ce qui fait sans doute le fond de ce
masochisme sportif. L’enfer déjà ? Non, le «
purgatoire » : « École de la faute, du rachat par
l’épuisement volontaire. » Ce qui fait rire encore,
c’est l’intense méditation consécutive à ces
efforts apparemment absurdes : le corps y trouve certainement son
compte, l’esprit aussi, qui met en jeu d’autres définitions,
découvre de nouveaux concepts : « La fatigue : nouvelle
quête, nouveau créneau de vente, nouveau
pèlerinage. » « Fatigue-Travail… Fatigue-Loisir…
» À voir les choses d’aussi haut, elles se
précisent, se renversent, prennent d’autres couleurs. L’ivresse
des cimes, cela dessoûle. C’est l’avantage, c’est
l’expérience. On se rassure du même pas : les taupes,
creusant le sol dans un élan inverse, rencontrent parfois le
cul-de-sac de la table rocheuse. Bloquées, tout comme le
grimpeur, les pauvres myopes ! Le paradoxe initial posé par
Bernard Ascal prend tout son sens : la jouissance naît aussi de
l’empêchement du jouir, et, contre toute attente, cette
vérité qu’il tisse dans la chaîne et la trame des
mots est joyeuse et roborative.
Blaise
Pascal, Il faut parier, pensées
sur le pari, le jeu et le divertissement. Edition, notes et
postface de Yannis Constantinidès, Ed. Mille et Une Nuits, 2009,
120 pp, 3 €
Ne parions pas sur
l’intérêt de ce petit livre au titre comminatoire, presque
un fascicule, tant nous risquerions de perdre notre pari. Et nous le
perdrions, en effet : lire Pascal, voir ici regroupées ses
notes, maximes et réflexions d’homme de croyance (osera-t-on
dire « de foi » ?), de physicien, de mathématicien,
d’initiateur du calcul des probabilités… reste un plaisir
immense. Son style à la fois naturel et classiquement
mesuré à l’aune du sens, efficace donc, reste un
modèle; la postface qu’y adjoint Yannis Constantinidès
permet au lecteur sa mise en perspective et l’éclaire finement.
À la
Mère Michel, quand elle étudiait chez les Pères
(les choses sont ainsi, elle n’y pouvait rien), on colla le nez sur le
fameux pari, pédagogie de courte vue des dits bons pères,
qui l’imaginaient puissant argument, adjuvant notable propre à
conduire les jeunes esprits, comme par un raccourci à travers le
champ du doute éventuel, plus vite à la foi en
Dieu, à l’éloignement de toute interférence
dubitative… Eh bien, déjà la Mère Michel, pour
n’être qu’un(e) enfant, s’était dit que Dieu, à
supposer qu’il existât, s’Il acceptait que l’on pariât
ainsi sur sa personne, parce qu’au fond on avait plus à y gagner
qu’à y perdre, devait avoir l’âme d’un petit
commerçant en âmes. La foi comme extension d’un
positivisme de sacristie… Quelle misère ! Bref, qu’Il allait
devoir se contenter de peu avec son troupeau de croyants doués
pour le calcul à intérêt. Mieux valait, somme
toute, la foi du charbonnier. Quant aux grands mystiques, on attendrait
que l’enfant ait un peu mûri pour lui en parler.
Dans sa percutante
postface - Un pari fou ? -, Yannis Constantinidès interroge et
le pari lui-même et son rejet par tant de têtes pensantes.
Mais à Pascal d’abord il demande ce qu’il en est : la
nécessité du pari naît sans doute du «
divertissement » auquel se livrent les esprits mondains afin de
fuir l’angoissante question de leur salut, divertissements parmi
lesquels le jeu est à la première place :
lançons-les dans un pari, par conséquent, puisque la
spéculation sur le hasard, les combinaisons martingales et
probabilités sont leur affaire. Il s’agit de les aider à
« combler ce vide intérieur cruellement ressenti».
La relation ambiguë que Pascal entretient avec Montaigne est mise
en relief : l’un se projette dans l’au-delà du vivre ici-bas,
dans le vivre encore, quand l’autre se propose seulement de «
vivre à propos ».
Le pari, donc,
« qui humilie la raison, consiste à jouer le jeu sans la
moindre assurance de gain. » Le risque est évident, et
« le joueur prudent pourrait à bon droit être
réticent à accomplir un tel salto mortale et demander
à voir ‘’ le dessous du jeu’’ avant de gager ; aussi Pascal
s’emploie-t-il à le convaincre, vu l’impossibilité de
prouver rationnellement l’existence du Dieu, que ce qu’il risque de
perdre n’est pratiquement rien par rapport à ce qu’il pourrait
gagner ». Voilà l’affaire !
Blaise table d’abord sur la
psychologie du joueur. Or tout le monde n’a pas, il me semble,
l’âme d’un joueur, sa passion… Tout le monde recherche-t-il
cette ivresse-là ? C’est ici que Nietzsche entre dans le jeu, si
l’on peut dire, lui et son « éternel retour »… Mais
cela est une autre affaire, une autre histoire que nous laisserons au
lecteur tout le loisir de méditer.
Le livre
réunit sur plus de quatre-vingts pages initiales, les
pensées et réflexions de Pascal ayant trait, de
près ou de loin, à cette question du pari et de la
salvation ultime de l’âme chrétienne. Pages
prodigieusement riches et passionnantes. La Mère Michel vous en
propose un choix obligatoirement limité, selon ses goûts
et sa fantaisie :
L’homme est visiblement fait pour
penser ; c’est toute sa dignité et tout son mérite ; et
tout son devoir est de penser comme il faut. Or l’ordre de la
pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin.
Or à quoi
pense le monde ? Jamais à cela ; mais à danser, à
jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à
courir la bague, etc., à se battre, à se faire roi, sans
penser à ce que c’est qu’être roi, et qu’être homme.
Qui ne voit pas la vanité du
monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit,
excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le
divertissement et dans la pensée de l’avenir ? Mais, ôtez
leur divertissement, vous les verrez se sécher d’ennui ; ils
sentent alors leur néant sans le connaître : car c’est
bien être malheureux que d’être dans une tristesse
insupportable, aussitôt qu’on est réduit à se
considérer, et à n’en être point diverti.
[…] Le présent n’est jamais
notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le
seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous
espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à
être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons
jamais.
Chacun est un tout à
soi-même, car, lui mort, le tout est mort pour soi. Et de
là vient que chacun croit être tout à tous. Il ne
faut pas juger de la nature selon nous, mais selon elle.
Si c’est un aveuglement surnaturel
de vivre sans chercher ce qu’on est, c’en est un terrible de vivre mal,
en croyant en Dieu.
Brigitte Aubonnet, D’autres
à qui penser, Editions Le
bruit des autres, 2009 - 160 pp - 16 €
Autres échos : Le
bruit des autres - J.C.
Bologne
Dirons-nous
roman quand la dénomination qui tant fait plaisir aux
éditeurs n’est pas énoncée? Non pas, car roman,
c’est fiction, fable déclarée… Dirons-nous fiction? Pas
plus, car cela saute aux yeux, ces pages sont sous-tendues de la
continue poussée de la vie vécue et d’une
expérience singulière… Auto-fiction, alors ? La
Mère Michel a en détestation ce genre bâtard,
généralement tissé de mensonges et faux-semblants
joués sur toute la gamme, de l’autosatisfaction modeste à
l’hypocrisie des masochismes et martyres intimes pour consciences
égotistes et horizons bourgeoisement nombriliques… Non, rien de
tout cela, mais la vision d’un moment des deux existences d’une femme
et d’un homme de notre temps, moment de vie où certitudes et
vacillements s’entremêlent, où action et inaction et leur
tenants et aboutissants sont considérés avec
objectivité, autant qu’il est possible dans les mots, avec les
mots… Les mots… premier obstacle à maîtriser dans
toute relation humaine: c’est pourquoi est employé le langage du
temps, simple et quotidien, celui qui n’exige pas de traduction ou
d’exégèse… et, si l’on doit risquer le faux-pas,
l’équivoque, alors, le silence est explicite : « Tant de
complicité sans un mot énoncé. »
C’est, pour
Gaëlle et Maxime, la quarantaine venue, elle veuve, lui
séparé d’une compagne et chargé d’un fils de six
ans, la rencontre inopinée après dix-huit années
sans se voir… Des retrouvailles donc, les résurgences du
souvenir, les exigences du présent, les illusions et les espoirs
d’un possible recommencement, le trouble et la confusion des
sentiments, des situations. Tous les deux se racontent tour à
tour - passé, présent, et peut-être avenir
proche -, à l’occasion de rendez-vous presque adolescents, de
rencontres dans les restaurants, les hôtels… d’étreintes
puis de longues déambulations sur les trottoirs et les quais de
la ville… En cela, le récit est éminemment visuel
et sonore, actuel, dans la rumeur de notre début de
siècle et de millénaire.
Au-delà
de la guérison des solitudes, de la tentative de mise à
distance de lourds passés (liens et liaisons, amours
antérieures…), de la tentative de construction d’un couple neuf
dans une autre aventure, une question centrale traverse le livre, celle
de l’usage que l’on a de soi, de son existence, de sa fonction parmi
les autres. La question du sens. C’est, je crois, la colonne
vertébrale et l’orientation profonde de ces pages : « Tous
deux travaillent dans le social - nous dit la présentation
du texte -, au service des autres, et se sont engagés dans le
militantisme politique, syndical ou humanitaire. » Nous
reconnaissons là l’axe du réel tel qu’il est vécu
et perçu de nos jours par quantité de bonnes
volontés qui, parfois, sont volonté puis abandon,
courages puis découragements, frénésie d’action
puis débordement d’inaction, ardeur du néophyte puis
déprime du fatigué… Et encore, action efficace ou simple
rôle destiné à se donner comme une contenance… une
image en quelque sorte, à l’usage du regard des autres ?
Les questions
sont clairement posées ; pour elle, celle du bien-fondé
de son aide aux prisonniers. « Elle n’avait jamais parlé
de ce qu’elle leur racontait. Maxime s’était interrogé
sur l’utilité de cette action. » Pour lui, l’engagement
auprès de jeunes que la vie a maltraités, la fonction
paternelle : « Face aux jeunes il doit être un père,
une autorité, ce que jamais il n’a été. […] Maxime
est à contre-emploi. »
La peinture
de leur amour résurgent, incertain encore… a pour fond un
paysage plus large, celui de l’authenticité de leur action et de
la vérité de leur être. Ces retrouvailles se
poursuivront-elles par le tissage de liens neufs et solides ? Est-ce
vraiment ce qui importe ? L’auteur va au-delà. Ce moment que la
vie a proposé à Gaëlle et Maxime, ce fut une
épreuve, comme on le disait des photographies du temps où
il fallait les « révéler » dans un bain acide
(ici, le bain de la rencontre) : « … elle s’était
découverte avec ses possibles, avec la force de supporter la
vie, avec le plaisir du partage sans se questionner sans cesse. »
Des forces et des pouvoirs nouveaux sont nés en cette
circonstance : « Exister par soi-même tout en étant
à côté de l’autre, se mêler mais savoir
retrouver son identité pour être reconnu. Pouvoir aussi se
reconnaître soi-même. » Lui, retrouve son fils, et
avec lui tous les enfants délaissés dont il a la charge…
Passées les hontes, surmontés les doutes et les
impuissances, « Il a osé parler à Gaëlle. […]
Il se sent comme un livre vierge dans lequel un créateur
pourrait venir forer l’épaisseur des pages pour y
déloger, tel un archéologue, les richesses enfouies dans
les grains du papier. Il est prêt à y inscrire une
nouvelle histoire… »
Ce que nous
suggère le beau récit de Brigitte Aubonnet, est ceci : le
premier créateur de nous-même est le soi qui l’habite, et
cette autoréalisation s’effectuera à travers
l’expérience de vie, souvent imposée par les hasards et
circonstances, et dans la mesure où alors ne sera pas
éludée - divertissement pascalien toujours possible
? – la nécessaire confrontation avec soi-même et le
monde. Sous les apparences ordinaires de la vie ordinaire, la
beauté et la force du livre sont dans cette
révélation qui s’élabore, se dessine avec
fermeté au fil des pages.
ARNO SCHMIDT / Découverte
et approche 3 - DE NOUVEAUX
OUTILS POUR ÉCRIRE LE MONDE - dans : CALCULS I
Dans les
bulletins précédents, n°1 et n°3, la Mère
Michel présentait l’œuvre, puis la biographie condensée
d’Arno Schmidt. Elle se propose, dans ce bulletin-ci, de donner un
premier aperçu de sa méthode d’écriture, et plus
précisément des outils qu’il s’est forgé pour
proposer une description et une vision critique du monde qui
l’entourait, un monde qui déjà tend à
l’éloignement, mais dont les cicatrices restent visibles et
sensibles en 2009.
Calculs I, II et III,
échafaude un ensemble non entièrement publié de
son vivant, ensemble descriptif et réflexif au sujet des «
formes » de son écriture, formes changées et
nécessaires que selon lui elle devait prendre, non pas afin de
satisfaire un goût de nouveauté ou d’originalité
à tout prix, mais à la fois pour se donner et donner au
lecteur contemporain les moyens de capter le monde au plus près,
de le saisir plus intimement, avec plus de vigueur et de
rapidité.
Ces « Calculs
», grâce aux Editions Tristram, peuvent être
découverts en leur totalité aux 40 dernières pages
du livre d’A.S., Roses & Poireau, auquel la Mère Michel
consacrera bientôt ses commentaires, lesquels avec d’autres, pour
être ménagers et domestiques n’en prétendent pas
moins à une lente exhaustivité. Leur traduction est due
aux efforts conjugués de Dominique Dubuy, Pierre Pachet et du
regretté Claude Riehl.
La Mère Michel
reprend donc ici, dans leur ordonnancement, sans chercher à s’y
immiscer à l’excès, la suite des propres commentaires
d’A. S. quant à sa méthode et aux outils qu’il a
créés et mis en jeu.
CALCULS I
A.S. observe d’abord que les formes
de la prose allemande « les plus utilisées »
à son époque datent du XVIIIe siècle et se fondent
dans les « coutumes sociales ». Il souligne ainsi,
peut-être leur provincialisme, et certainement leur
répétitivité : « le narrateur dans un cercle
d’auditeurs attentifs… le roman par lettres… la conversation entre
plusieurs partenaires… le journal intime… » Il ne déclare
pas obsolètes ou usées « ces modes de construction
‘classiques’ : pour « la description et l’éclaircissement
du monde par le mot », dans une société
donnée, elles ont été « la première
condition requise pour toute tentative pour le maîtriser ! »
Ce qu’A.S. recherche
désormais, ce sont des « formes de prose exactement
adaptées aux différents mécanismes de la
conscience et modes d’expérience qui ne cessent de se
reproduire. » De simples « éléments de la
prose » qui ne touchent en rien à la texture verbale et
rythmique qu’ils vont mettre en jeu : ce que la Mère Michel voit
donc comme des outils.
A.S. discute alors « deux
séries de recherches », de « calculs » de
nouvelles formes de prose, dont il a mis au point «
l’élaboration théorique et l’exécution pratique
», tout en indiquant qu’il y en a davantage.
1ère recherche : sur le
processus du « souvenir ».
Il décèle,
dans le processus du souvenir, l’apparition de « photos »
(il eût pu dire d’ « instantanés ») auxquelles
s’adjoignent « des petits fragments explicatifs »,
formant « un mélange d’ ‘unités
photos-textes’, « résultat de toute tentative consciente
de se souvenir. »
Un demi-chaos, en somme,
dont il faut « faciliter au lecteur l’identification, la prise en
charge… » par la formation d’ « une
chaîne claire et articulée. »
Il loue alors « l’œil
de peintre » de Kügelgen ( ?) - la Mère Michel fera
des recherches - qui « fut suffisamment honnête pour ne
s’exprimer que par de très petits paragraphes (des flashes,
pense la Mère Michel), opposant à cela l’ «
habituelle bouillie de prose » de Goethe, badigeonnage qui
effondre l’architecture !
C’est de cette
méthode, destinée à s’adapter à la
structure mentale organique du souvenir, à imposer au lecteur
« l’illusion que c’est lui-même qui se souvient ! »,
qu’A.S. dit utiliser dans « Les Émigrants » et
« Paysage lacustre avec Pocahontas. » Il
énumère certains avantages du procédé,
certaines de exigences qu’il impose à l’écrivain, qui
constitue ainsi de véritable « albums de photos ».
La « structure cristalline du texte » se trouve
soulignée, renforcée par l’emploi des traits obliques
entre les fragments du texte.
2e recherche :
Une « nouvelle forme
de prose » va naître aussi de la considération de la
remémoration du passé le plus proche, laquelle ne
s’effectue pas sous les espèces d’un « flux narratif
», mais sous celles d’une « mosaïque endommagée
». Sur les 1440 minutes d’une journée, « il y en a
tout au plus 50 dignes d’intérêt.» D’où la
nécessité, pour l’écrivain d’aujourd’hui, de
« mettre à la place de la chère fiction
d’autrefois, du « déroulement continu de l’action »,
une structure de prose plus conforme aux modes de l’expérience
humaine et qui, si elle est plus maigre est aussi plus nerveuse.
»
D’où effectivement,
c’est le constat de la Mère Michel, l’invention d’une prose plus
hachée, mais plus économique, criblée comme au
crible de notre mémoire. Dans le tamis ne sont retenues que les
images-souvenirs essentielles. D’où, selon A.S., qui ne
prétend d’ailleurs parler que pour lui-même et non pas
proposer des paradigmes de valeur absolue, l’élaboration de
formes adaptées à l’expression du « rêve
» et de la « pensée étendue ».
La Mère Michel se propose d’en
venir aux Calculs II et III dans une Découverte & approche
4, soit dans son prochain bulletin. Elle ne peut s’empêcher, non
plus, de penser aux précédentes et fructueuses remises en
cause des procédés narratifs traditionnels - la
« mémoire involontaire », pour Marcel Proust ; la
restitution du continuum de la pensée pour James Joyce, avec la
prodigieuse utilisation qu’il fit d’une forme qu’il n’inventa pourtant
pas, celle du « monologue intérieur ». De penser,
donc, que le travail sur le renouvellement des formes importe dans tous
les arts, étant l’une des conditions du renouvellement du
regard, de la vision, et des compréhensions.
RAPPEL
La Mère Michel rappelle que
ce bulletin est accessible dans sa totalité sur les sites de :
- ENCRES
VAGABONDES (par Serge CABROL & Brigitte AUBONNET)
-
L’écrivain Jean Claude BOLOGNE
Et qu’Isabelle ROCHE en fournit
des extraits significatifs, ainsi que des extraits d’Entre-Chats,
bulletin des Chevaliers du Mistigri, sur sa page web :
Terres nykthes