La Mère Michel a lu, N° 1,
N° 2,
N° 3 N°
4-1
LA MÈRE MICHEL
A LU
Lectures de Michel Host
© Michel Host
N°4-2
- Hiver 2009 - Printemps 2010
«
La mère Michel a lu un livre ! Au lieu de faire son
ménage ? Eh bien, c’est comme ça qu’elle l’a perdu son
chat ! » Denis Diderot,
Billet à Sophie Volland (coll. Privée)
« Les vrais livres doivent
être les enfants non du grand jour et de la causerie, mais de
l’obscurité et du silence. »
Marcel
Proust, Le Temps retrouvé.
« Notre vie est un livre qui
s’écrit tout seul. Nous sommes des personnages de roman qui ne
comprennent pas toujours bien ce que veut l’auteur. »
Julien
Green, Adrienne Mesurat.
De Saraswati
et de la poésie
Au
terme de chaque brûlure toute cicatrice
une brume imprègne ville
vécue légèrement
la confidence glissée sous la
porte révèle qu’ailleurs et ici.
Mieux vaut ne pas se retourner et
pourtant
le puits de notre âme ressemble
à une fraîcheur
tel ou tel moment d’existence vaut
relief.
Gaston Marty
Les éditions de l’Atlantique,
sises à Saintes, en Charente Maritime, et dirigées par
Silvaine Arabo, publient la très belle revue Saraswati, du nom
de la déesse hindoue dont l’office est de veiller sur les arts,
et singulièrement ceux de la musique et de l’éloquence.
Son dixième numéro, entièrement consacré
à L’Expérience poétique, mérite qu’on y
arrête notre réflexion.
Plus de cinquante
poètes contemporains y ont contribué, ce qui nous permet
de prendre conscience de l’inouï foisonnement poétique dont
est habité ce pays, le nôtre, en apparence
entièrement soumis aux fluctuations des marchés
financiers et aux tourments des gens au travail ou sans travail, en
passe de devenir les grands gêneurs, voire les ennemis des
sociétés qui les emploient puis les jettent à la
corbeille ! Valeurs sans valeur ! Le rapprochement, pour incongru qu’il
puisse paraître, n’en demeure pas moins frappant : toute
dictature engendre ses contrepoisons, et celle de la finance aveugle,
génératrice des maux du plus grand nombre, suscite non
pas le rêve, la fiction dérivatrice - encore que sur l’action positive de
celle-ci il y aurait une réflexion à mener ! -,
mais l’arme que Pablo Neruda voyait « chargée de futur
», la poésie.
Quelque 50 poètes
répondent à un long questionnaire et leurs
poèmes sont distribués entre ces séquences
interrogatives. Je ne m’arrêterai ici que sur la troisième
question, qui porte sur « la région… d’où
émane le poème. » C’est l’une des interrogations
constantes touchant à la nature du dire poétique et
à son origine. C’est à ce mystère qu’ont
tenté d’atteindre les plus grands poètes contemporains,
et de rares critiques inspirés… Nous sommes allés loin
au-delà du « Ce qui se conçoit bien
s’énonce clairement » dont nous gratifia le classique et
clair-voyant Boileau. Federico García Lorca cherchera son
origine dans la prédation nocturne vers les profondeurs
inquiètes : « Le poète qui va faire un poème
[…] a la sensation vague qu’il s’en va à une chasse nocturne
tout au fond d’un bois. Une frayeur inexplicable circule dans son cœur.
»
C’est dans cette
pensée de l’obscur et de la profondeur que, dans Saraswati,
plusieurs poètes d’aujourd’hui quêtent le mouvement
originel qui les porte et les emporte, car ainsi que dit Michaux :
« Poète n’est pas maître chez lui. »
Notons que
La Mère Michel a lu,
consacrera la totalité de son numéro V à la
poésie, et reviendra donc sur Saraswati ; et que l’on peut
s’informer de la revue sur le site
Poésie d’hier et
d’aujourd’hui :
LECTURE EN COURS
: L.-F. CÉLINE – Lettres 1
La collection de La Pléiade
nrf-Gallimard, vient de présenter, sous le titre de Lettres, un choix de lettres de Céline et
de « quelques correspondants », édition
établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis. Notre
lecture est en cours, et nous en avons déjà retenu
quelques éléments tels les correspondances datant de
l’enfance de l’écrivain (né le 27 mai 1894), puis celles
qui correspondent à sa participation aux combats de la
Première guerre mondiale, jusqu’à la fin octobre 1914
où, blessé, il quittera la front.
On observe que les
parents de Louis-Ferdinand Destouches, modestes commerçants
établis au 67 passage Choiseul, à Paris, ont le souci de
donner à leur fils une éducation solide et multiculturelle, comme nous dirions
aujourd’hui. Ils l’enverront – de 1907 à 1909 - apprendre
d’abord l’allemand à Diepholz (Basse-Saxe) et Karlsruhe, puis
l’anglais à l’University School de Rochester, à la
Pierremont Hall School non loin de Ramsgate.
Dans la correspondance
suivie qu’il échange avec les siens, le jeune Céline,
outre de constantes marques d’affection et d’inquiétude,
manifeste souvent sa gratitude pour les efforts financiers que
représentent ses études pour les siens. Il réussit
d’ailleurs fort bien dans ces apprentissages. Parmi ses
préoccupations l’une, qui paraît très
spécifique, quasiment obsessionnelle chez un aussi jeune homme,
est celle qui a trait à la santé des siens, de leurs
proches et connaissances, à la sienne propre… La plupart
de ses lettres en témoignent, donnant lieu à des
notations comme « Après l’école, j’ai
été me faire couper les cheveux et j’ai bu mon huile de
foie de morue… » . « Pendant que je t’écris il
neige. Mais vous n’avez pas à vous faire de bile, je fais tout
pour ne pas attraper de rhume et de plus je sens bien que je ne suis
pas constitué pour en attraper. » La santé de ses
hôtes le préoccupe tout autant : « Mme Farfield est
très malade. Les médecins disent que c’est le surmenage
après la naissance du dernier petit bébé. Elle a
perdu tout à fait la voix et les médecins ne savent pas
si elle rarrivera (sic)
à en faire complètement usage. » On ne peut
considérer comme sans intérêt tout cela si l’on
songe qu’à cette époque la tuberculose, les maladies
infantiles n’avaient cessé de faire des ravages dans toutes les
classes de la société, et si l’on se souvient que
Louis-Ferdinand, en 1918, engagé par la Fondation Rockefeller,
fera une tournée de conférences pour une mission en
faveur de la prophylaxie de la tuberculose, et qu’il entamera des
études médicales en 1919-1920.
Entre-temps,
engagé en 1912 dans le 12e régiment de cuirassiers
à Rambouillet, il se verra confronté à la fois aux
aléas de la vie de caserne, qu’il supportera avec des hauts et
des bas, et à la nécessité de comprendre l’animal
appelé cheval et de le monter, apprentissage qui causera autant
d’inquiétudes aux siens qu’à ses supérieurs !
Au front, qu’il gagnera
en août 1914, le cuirassier Louis-Ferdinand Destouches, se
conduira avec un grand courage, sera blessé et
évacué en octobre. Il recevra la médaille
militaire, mais aussi ce choc de la guerre, qui la lui fera haïr
définitivement, comme en témoignent ces observations :
« Il y a des
villages dont on ne peut approcher tellement l’odeur qui s’en
échappe est violente, il n’y a pas un puits où il n’y ait
un cadavre. » (Non loin
de Verdun, 15/IX/1914)
« Heureusement que
la fatigue vous empêche de concevoir toutes ces horreurs avec
grande intensité, et que l’on marche toujours avec une
espèce de casque sur le cerveau… » (id.)
« À la
Meuse, que le chemin de la gloire est sale. »
25/IX/1914
Des lettres de la
première période, Henri Godard, dans sa belle et claire
préface aux Lettres,
nous dit ceci : « Le premier "exil" est provoqué par les
séjours linguistiques prolongés que les parents du jeune
Louis l’envoient faire en Allemagne et en Angleterre, entre sa
quatorzième et sa seizième année, pour le
préparer à une carrière commerciale. Au grand
étonnement de tout lecteur de Mort
à crédit, on découvre dans les lettres de
ces années un garçon qui est l’exact opposé du
jeune Ferdinand dans le roman. Louis Destouches, lui, était un
garçon respectueux de ses parents en même temps
qu’affectueux, soucieux de ne pas les inquiéter ni chagriner…
[…] bien élevé, conforme et conformiste. »
Il me paraît
nécessaire de mesurer qu’à vingt ans, L.-F. Céline
avait vécu ces expériences contrastées, intenses,
et d’une extrême violence quant à celles de la guerre. Il
en nourrira une œuvre littéraire encore à venir,
quoiqu’il ait déjà manifesté son goût de la
chose écrite, car dès la fin de 1913 il entreprenait la
rédaction du Carnet du
cuirassier Destouches.
[à suivre]
Le Jardin des Lecteurs de La Mère Michel
Le message ci-dessous
(en bleu),
que la Mère Michel faisait passer dans son bulletin
précédent, « tient » toujours en dépit
du fait qu’aucune contribution ne lui soit parvenue à ce jour.
Les portes dudit Jardin restent donc ouvertes. Rappelons que les
notations touchant à la vie culturelle de ce pays-ci y seront
reçues tout autant que des « lectures » d’ouvrages
divers. Il est des genres auxquels la Mère Michel ne fera
qu’exceptionnellement allusion - science fiction, livres pour la
jeunesse, ouvrages historiques, etc.,…-, par exemple, non par
désintérêt, mais par manque de temps. C’est un
espace que les lectrices et lecteurs de ce modeste bulletin peuvent
occuper comme ils le souhaitent.
La Mère
Michel tiendra désormais ouvert un Jardin réservé
à ses lecteurs : ils s’y ébattront à leur aise,
aux jours et heures ouvrables (soit à chaque parution de ce
bulletin), y rendant compte de leurs propres lectures,
découvertes, expériences littéraires (ou autres…
?)… commentaires et impressions sur les faits de culture ou
d’inculture, bref sur le monde tels qu’ils le vivent et
l’éprouvent, voire le font avancer vers les cimes ou les
abîmes… Cette rubrique s’ouvrira dans La Mère Michel a lu
(IV – 2) : il vous suffira de faire parvenir vos contributions par
pièces jointes, à la Mère Michel, soit
à l’adresse suivante (cliquer
ici)
LECTURES À VENIR
On sait le mal qu’on a
à faire son ménage ! Puis à tout lire ! Puis
à tout écrire ! Mais comment vivre dans le
désordre et la procrastination ? La Mère Michel
s’était bien promis - et avait promis – de ne plus
indiquer ses futures lectures. Tant pis, elle se contredit et se
déjuge ! On pourrait donc, dans son bulletin VI (rappelons que le n° V sera
consacré à la poésie) lire, entre autres
peut-être, quelques avis concernant :
Paul Placet, Thomas, Manant-Prince-Bienheureux
Miguel de Unamuno, Comment se fait un roman
Christoph Ransmayr, Dames et Messieurs sous les mers
Jacques Lovichi, Rhotomago et autres fictions subliminales
Marie-France Briselance &
Jean-Claude Morin, Grammaire du
cinéma
Jean Claude Bologne, L’Ange des larmes
Monique Castaignède, Soleil d’artifice
Georges-Olivier Châteaureynaud, Le corps de l’autre
Marie-France
Briselance, Massinissa
Roland Fuentes, Les voleurs de vent
Garnier-Duguy-Néro, Nox
Michel Arbatz, Le maître de l’oubli
René Pommier, René Girard, un allumé qui
se prend pour un phare
Quant au romancier allemand Arno Schmidt, dont il a
été plusieurs fois question dans ce petit bulletin, la
Mère Michel le délocalisera
dans la revue LA SŒUR DE L’ANGE
N°9, à l’occasion d’un dossier qui lui sera consacré,
à paraître dans le cours de l’année 2011. Les
éditions Hermann, au 6 rue de la Sorbonne, 75 005, à
Paris, publient cette excellente revue. On peut s’informer aussi sur le
site des éditions Hermann
La Mère Michel indique qu’elle
se soucie peu de l’âge des livres, de leur date de parution et de
leur lien plus ou moins étroit avec l’actualité. Le
hasard, en la matière, fait toujours bien les choses parce qu’il
lui est impossible de faire autrement.
Jean-Luc Moreau, CAMUS L’INTOUCHABLE
Editions ÉCRITURE,
déc. 2009, 260 pp.- 18,95 €
On gagne à aller
à la vérité des choses quand on nous la sert toute
crue, et cela spécialement avec les auteurs à l’ombre
grande, avec les icônes, voire les idoles. C’est ce que
Jean-Luc Moreau nous propose avec son Camus
l’intouchable.
Voici un livre exceptionnel et déjà rare. La Mère
Michel s’explique : exceptionnel parce qu’Albert Camus, sans doute
l’écrivain le plus lu en France, fait figure d’idole à
laquelle on ne touche qu’au prix du sacrilège. Il n’est
pas d’écolier rencontré dans le métro, l’autobus,
le train, que l’on ne trouve plongé dans L’Étranger, dans La Peste, ou Caligula, ou Les Justes… Le cinquantenaire de la
disparition de l’écrivain a vu paraître une flopée
d’ouvrages élogieux, de remémorations glorieuses. Nul
n’ignore que si la France a perdu la foi chrétienne, elle
n’admet pas qu’on touche à ses saints en niche, et Camus en est
un qui ne descendra plus de son piédestal. La Mère
Michel, quoique d’esprit fort laïque, avoue qu’elle-même
s’est plus d’une fois agenouillée en la chapelle de St Albert,
par habitude de dévotion sans aucun doute. C’est pourquoi cette
étude est à considérer, quoique récemment
publiée, comme déjà « rare » : elle
sera peu citée, cela va de soi ; on la tiendra plutôt
à l’écart, non seulement parce que, sans animosité
mais avec une grande exactitude documentaire, elle ne craint pas de
faire sauter ce vernis qui couvre la sainte image, mais aussi parce
qu’elle est très fouillée, donc très
complète et par voie de conséquence on ne peut plus
sérieuse. La Mère Michel recommande vivement de l’avoir
dans sa bibliothèque.
Il ne s’agit pour Jean-Luc
Moreau que de rétablir des vérités
nécessaires si l’on veut replacer Albert Camus dans le
tourbillon des polémiques où il s’est situé de son
vivant, polémiques nombreuses, aujourd’hui pratiquement
oubliées ou omises, et de reconsidérer, avec leur
contenu, les réactions de l’écrivain face à ses
contradicteurs, et parfois face à ses propres contradictions. Il
en ressort une figure camusienne plus réelle, c’est
évident, et sans doute plus humainement vraie, car faillible en
bien des occasions.
« La polémique a
accompagné Camus pour ainsi dire toute sa vie… » Ainsi est
tracée d’emblée la « perspective » de cette
étude (p.7), laquelle ne se limite pas au combat qu’il entretint
avec Sartre, combat qui contribua et contribue peut-être encore
à en maintenir d’autres sous un voile que J.-L. Moreau
soulève, et duquel Sartre le premier, ouvrant les
hostilités dans Les Temps
modernes, déclare que « tôt ou tard »
il sera soulevé : « Un mélange de suffisance sombre
et de vulnérabilité a toujours découragé de
vous dire des vérités entières. Le résultat
c’est que vous êtes devenu la proie d’une morne démesure
qui masque vos difficultés intérieures et que vous
nommez, je crois, mesure méditerranéenne. Tôt ou
tard, quelqu’un vous l’eût dit, autant que ce soit moi. »
Entrer dans le détail
des escarmouches et combats serait comme vouloir réécrire
ce qu’a écrit l’auteur. Suivons plutôt, avec lui, les
principales étapes de ce parcours polémique. Un paysage
nouveau et mal connu s’en dégagera.
Ce fut en 1951, avant la
parution de L’Homme
révolté, la réplique d’André Breton
au chapitre de Camus intitulé « Lautréamont et la
banalité » publié dans Les Cahiers du Sud. «
Position morale et intellectuelle indéfendable » argue
violemment Breton ! En effet, sur fond d’une amitié
née à New York en 1956 et de combats communs (fondation
de l’éphémère Rassemblement démocratique
révolutionnaire ; défense de Garry Davis), de
création par l’un et par l’autre de collections
littéraires parallèles mais rivales, avec ouverture au
« champ illimité » de l’ « aventure
spirituelle » pour celle de Breton, « [intervention] sur le
plan de la conscience spécifique de ce temps pour sauver et
restaurer au plus vite ce qu’il en reste » pour celle de Camus,
tous les ingrédients de la conflagration sont disposés
sur le terrain de la pensée… Breton avait déjà
perçu et exprimé, à partir de la lecture d’une
strophe de Lautréamont (Isidore Ducasse en l’occurrence) (pour
le détail très précis, voir Camus l’intouchable, pp. 18
à 22) que « c’est au sein de la poésie la plus
"noire" que la pointe d’éblouissement [peut] surgir ». Le
titre du chapitre de Camus – « Lautréamont et la
banalité » - est un défi pour Breton, et le
chapitre une falsification de sa propre réflexion par Camus,
« le refus d’une authentique investigation intellectuelle, le
refus de se mettre soi-même en danger pour s’ouvrir à une
autre sensibilité. » Il faut comprendre que la bataille
qui s’engage (Les articles de Breton, intitulés Sucre jaune, paraissent dans la
revue Arts) n’est pas
que de pure forme : sont en jeu des positions intellectuelles, des
orientations personnelles et celles de collections de livres, le sens
même du mouvement surréaliste et celui de la «
révolte » camusienne. Jean-Luc Moreau donne aussi
à voir combien la polémique est par moments sous-tendue
d’une relative mauvaise foi, à d’autres moments proposée
avec des silences et des masques posés sur des arguments qu’on
ne veut évoquer (p.30). C’est toute la lecture que fait
Camus de Lautréamont qui est mise en cause par Breton, et
bientôt la connaissance qu’il a de l’œuvre, des écrits des
commentateurs du poète… Le détail de l’affaire est
ici révélé, et il est extrêmement instructif
pour qui veut se plonger dans les profondeurs d’un temps
éminemment livré à l’intelligence et
à la passion de l’intelligence.
Outre l’humour de
Lautréamont qui échappe à Camus, c’est, toujours
selon Breton, que le propos de Camus est « d’élever la
thèse la plus suspecte qui soit, à savoir que "la
révolte absolue" ne peut engendrer que "le goût de
l’asservissement intellectuel"».
Camus répond
étrangement à l’article incendiaire par une lettre au
rédacteur en chef d’Arts.
Il sait que « L’Homme révolté », non encore
publié, est sur la ligne d’horizon des critiques à venir,
au même titre que la définition de la «
révolte mesurée » qu’il s’apprête à y
défendre. Camus tire à fleurets mouchetés,
feignant de ne pas vouloir se situer dans le camp des ennemis de
Breton, l’accusant néanmoins de « sentimentalisme »
(la pire des injures pour un surréaliste !) dans l’argumentation
dont il use contre lui… Avec tout l’art d’un Virgile guide aux
Enfers, Jean-Luc Moreau nous conduit dans les souterrains de cette
polémique dont, il faut bien le dire, le sens et le parfum se
sont évaporés dans l’idolâtrie
générale dont bénéficie Camus depuis tant
d’années, idolâtrie à laquelle n’a pas
échappé La Mère Michel, qui l’avoue volontiers!
L’affaire va donc suivre
sa pente : lecture de L’Homme
révolté par Breton qui s’explique au cours d’un
entretien avec le philosophe Aimé Patri, et met en accusation la
totalité de l’essai de Camus… Quant au surréalisme tel
que schématisé par Camus (il serait une invitation au
suicide, un mouvement défaitiste)… Breton voit ici pure
diffamation : le point culminant étant la dénonciation
par Camus, comme relevant de l’idéologie nazie, de « la
fameuse phrase par laquelle, en 1930, il [Breton] a défini
l’ "acte surréaliste le plus simple : Descendre dans la
rue, revolvers au poing, et […] tirer au hasard dans la foule."»
On comprend la fureur de Breton devant un tel amalgame qui, en effet,
« relève de la bêtise ou de la volonté de
nuire. » Nombreux seront ceux qui, critiquant L’Homme révolté
marcheront dans les pas de Breton, pour conclure avec lui : «
Dans un tel ouvrage, ce ne sont pas les prémisses qui autorisent
la conclusion, mais bien une conclusion arrêtée à
l’avance qui se cherche ensuite des prémisses pour se justifier
quitte à en prendre à son aise avec les faits. » La
rigueur intellectuelle de Camus est donc mise en discussion pour la
première fois. On comprend que Camus, militant pour la «
révolte mesurée » comme seule « vivante…
efficace »… ne recueille pas l’assentiment majoritaire. La
polémique va se poursuivre, bien entendu. Beaucoup s’en
mêleront, et l’auteur nous en évoque toutes les
escarmouches, les rencontres. La bonne foi, la simple justesse dans le
raisonnement ne sont pas toujours le premier souci de Camus, qui reste
cependant un « bon polémiste » sachant mettrent
l’adversaire sur la défensive sans pour autant se justifier
pleinement des accusations portées contre lui.
Ce qui, selon la
Mère Michel, doit frapper le lecteur d’aujourd’hui, c’est la
hauteur des enjeux d’une telle querelle et un désir de
vérité qui ne trouve pas son ultime résolution
dans l’injure méprisante et le rejet absolu de l’autre :
la question centrale est bien la nécessité de la
révolte dans le cours de l’existence humaine, sa confrontation
à l’idée révolutionnaire et aux conformismes
ambiants, et le fait pour chaque individu d’avoir à s’impliquer
en se dotant d’une conscience lucide en la matière - et -
d’autre part, relevons que dans les mots échangés se
trouve la pensée, le pouvoir d’être et de se librement
penser comme sujet, et non pas seulement la quête de
l’agrément de pouvoir « s’exprimer » selon l’une des
formules lâches et flottantes de notre temps, le plus
souvent pour ne donner que dans le psittacisme et les illusions
bruissantes du faste consumériste.
Mais Albert Camus n’en a
pas fini avec les esprits critiques de son époque.
Énumérons les disputes et conflits auxquels il est
mêlé désormais, et que Jean-Luc Moreau
détaille toujours avec la plus extrême précision.
Mars et avril 1952. Dans
4 numéros successifs du Libertaire,
Camus répond a une critique menée par Gaston Leval, qui
conteste la vision selon lui trop négative de Bakounine telle
qu’elle apparaît dans L’Homme
révolté. Bakounine vu comme un destructeur ? Leval
interroge : Camus a-t-il lu Bakounine ? Ne se serait-il pas
contenté de fréquenter ses commentateurs ? Quel est le
degré d’honnêteté intellectuelle de Camus ?
L’affaire est donc épineuse. Leval argumente texte contre texte
et les fleurets peuvent blesser et tuer. Jean-Luc Moreau décrit
point par point les moments de la polémique. Camus est
sommé de s’expliquer sur « sa méthode » : ses
réponses tendent à l’ironie et visent à imposer sa
vision personnelle d’un Bakounine réduit plus ou moins au
nihilisme, et donc à ne pas entamer la moindre révision
de ses positions initiales. Les objections de Leval sont
éludées… Camus argue de son admiration pour Bakounine :
« Bakounine est vivant en moi. » Cette défense ne
tient pas la route, et il est certain que Leval, qui d’ailleurs ne fit
jamais de Camus un ennemi, « alors que le prix Nobel 1957 a
disparu depuis douze ans », ne poussera pas trop loin la dispute,
« [tenant] désormais Camus pour intouchable.
»
Toujours en 1952, la
question de la révolte flambe encore dans les pages d’un
numéro spécial ironiquement intitulé : « La
révolte sur mesure », et confié aux
surréalistes par le périodique marseillais La Rue. Quatre mois auparavant les
éditions du Soleil noir avaient « créé leur
propre revue, Soleil noir-Positions
», ayant « choisi l’actualité de la polémique
entre Breton et Camus pour en assurer le bon lancement», «
La révolte en question » comme premier thème de
réflexion. La Mère Michel doit-elle ici traiter par le
menu de la manière dont Camus va se sortir des questions qui lui
sont directement ou indirectement posées ? Elle ne le doit, ni
ne le peut d’ailleurs. Il faut donc aux lecteurs se reporter
à l’ouvrage de Jean-Luc Moreau, sachant cependant que 41 «
témoignages » répondent à ces deux questions
de Soleil noir-Positions : « 1) La condition d’homme
révolté se justifie-t-elle ? 2) Quelle serait
d’après vous la signification de la révolte face au monde
d’aujourd’hui ? »
La direction de la revue
donne son point de vue dans neuf textes d’ouverture. Se détache
ici « La lettre au Soleil noir » de Stanislas
Rodanski. Citée, la préface de Gracq aux Œuvres de
Lautréamont fait entendre que Camus n’a pas « compris
grand-chose à la révolte adolescente en prenant le parti
de ne la juger que d’un point de vue moral. » L’ensemble des
contributions témoigne, une fois encore d’un
savoir-réfléchir qui tente de ne pas obscurcir les
difficultés de la problématique sous les coups de
cymbales de la polémique. Il s’agit, au fond « d’un
double hommage rendu au lecteur, ainsi qu’à Camus
lui-même. » Les réponses de Hans Bellmer, qui
pourtant prétend ne pas vouloir répondre à cette
enquête, sont des plus intéressantes en ce qu’elles
s’attaquent aussi aux positions moralisantes de Breton, de Dalí,
qu’il voit comme relevant de « la pensée
réactionnaire ». Camus, sollicité, se
récusa bien entendu. N’avait-il pas déjà
répondu ? N’avait-il pas déjà «
dénoncé la démesure comme confort, voire comme
carrière. » Jean Daniel, montre clairement comment les
jeunes gens de sa génération « se sont
attachés à Camus comme à un dernier recours…
», « l’esprit de révolte [ayant]
dégénéré en "conformisme
révolutionnaire".
Quant au numéro
de La Rue confié au
groupe surréaliste, il semble venir « après la
bataille », et il prend à bras le corps tout l’essai de
Camus, aggrave certains des reproches déjà
formulés et en formule de nouveaux « en s’appuyant sur les
réponses fournies par Camus pour sa défense. »
Benjamin Péret dénonce la méthode de Camus, qui
consiste à « réduire la révolte à sa
mesure ». Cette critique se retrouve dans divers articles, mais
Gérard Legrand la développe plus systématiquement,
faisant valoir que « À l’évidence, Camus n’a
pas lu les œuvres sur lesquelles il s’appuie, ou alors il les a
oubliées. » Jean-Luc Moreau relève « point
par point » l’intéressante démonstration de G.
Legrand, lequel remet à l’endroit les jugements que Camus avait
portés sur les œuvres et les révoltes de Sade,
Lautréamont, Rimbaud et Baudelaire : réduction à
l’abandon de la poésie et au dandysme pour les deux derniers.
Sur les philosophes, et à propos de Hegel, c’est ne pas l’avoir
lu que de l’accuser « d’étroit nationalisme, comme d’une
surévaluation de l’histoire… » Nietzsche, Camus l’a lu
avec des lunettes toujours réductrices ; quant aux Grecs, il les
a aussi réduits à sa notion personnelle de « mesure
» (qu’il ne définit pas d’ailleurs) , oubliant leur
« démesure », leur ubris… L’image d’Ulysse de retour
à Ithaque sur quoi s’achève L’homme révolté, est
elle aussi prise dans la « mesure » camusienne… Camus
est ainsi « déconstruit », son système
de pensée, son style mis à terre pierre par pierre
! Et Jean-Louis Bédouin, dans son article, apporte la
touche finale, « peu ému » qu’il est par « la
pensée de midi », et par le « penseur
méditerranéen [qui] nous est présenté sous
les traits de l’Héraklès de Bourdelle, dont
d’innombrables répliques s’efforcent depuis 1908 à bander
leur arc sans corde sur les cheminées des rentiers. »
Jean-Luc Moreau fait un
sort à d’autres articles fort passionnants de ce numéro
spécial de La Rue. Contre tous les témoignages des
révoltés qui le contredisent, Camus donne sa
définition – ils ne sont révoltés « qu’en
apparence » -, puis, contre toute bonne méthode, il
entreprend de démontrer son « préjugé
». Pour Bédouin : « La révolte répond
de la vie, elle en est la garante. C’est pourquoi l’astreindre a priori à une mesure,
c’est mesurer, c’est-à-dire diminuer, hypothéquer la vie
même. » La réflexion de Benjamin Péret est
aussi fort éclairante en ce qu’elle s’étend à la
notion de « révolution » et au « traitement
que Camus a réservé à Marx et au marxisme dans son
essai. », à son oubli de la révolution espagnole.
Pour celle-ci, Blum et Thorez, « n’ont rien eu de plus
pressé, tout en soutenant le mouvement en paroles, que de le
saboter en apportant la « mesure » réclamée
par Camus pour la révolte, empêchant celle-ci de se
transformer en révolution. Est-ce le but que se propose Camus ?
Il ne le semble pas. Il a simplement voulu jouer, jongler avec la
révolte, l’anarchie et le marxisme, mais c’est un jeu où
l’on se brûle. Aussi Camus s’est-il brûlé, il n’en
reste plus que des cendres. »
Laissons au lecteur le
soin de découvrir complètement la confrontation de
Georges Bataille avec Albert Camus, dans le chapitre : « Georges Bataille, pour et contre Camus ».
Les enjeux sont légèrement différents, les
attaches personnelles jouent leur rôle… Quant à Roland
Barthes, sa réflexion sur L’Étranger
et La Peste, un peu plus
tardive, s’attache au « classicisme » de l’écriture
camusienne. Notons ceci : « Peut-être bien qu’avec L’Étranger […] se
lève un nouveau style, style du silence et silence du style,
où la voix de l’artiste – également
éloignée des soupirs, des blasphèmes et des
cantiques - est une voix blanche, la seule en accord avec notre
détresse irrémédiable. » La Peste, plus tard
encore, donnera lieu à une très intéressante
réflexion de Barthes, où jouent les notions d’absurde, de
métaphysique et de morale, d’Histoire, de résistance, de
révolte ou de solidarité… réflexion à
partir de laquelle s’ouvrira la controverse avec Camus, lequel «
retournant la situation, c’est son contradicteur qui est mis en devoir
de rendre des comptes. Quant à lui, il est intouchable. Comme
avec Breton et Leval, il ne répond pas directement. Cela signifie bien
sûr qu’il ne répond pas vraiment,
en se plaçant lui-même au-delà de toute attaque.
»
La Mère Michel a
bien conscience du schématisme de cette chronique ! Nous sommes
devant le type d’ouvrage dont on peut rendre compte ou très
succinctement, ou en développant un commentaire mousseux. La
quadrature du cercle ! Sa richesse d’information, de nuancement et
d’analyse fait qu’il faut l’avoir lu pour
les saisir pleinement comme dans ce qui nous parlera le plus. Jean-Luc
Moreau rend compte encore de la critique ironique que, dans la Nouvelle NRF, Jean Guérin (alias Jean Paulhan) fait des
« Mythologies »
de R. Barthes, prolongeant ainsi indirectement la polémique
Barthes / Camus ; puis, rapidement, des attaques de Robbe-Grillet
contre Camus (1958) ; enfin, il est rendu compte des attaques que
Raymond Guérin, ex-déporté, romancier, lui aussi
admirateur de Camus dès la parution de L’Étranger, mène
contre le Camus romancier et écrivain, dont peut-être le
talent ne serait pas à la hauteur de la réputation et du
rôle qu’il prétend tenir sur la scène
littéraire avec le soutien d’un lectorat de Panurge ! Il le met
en garde contre l’imposture et l’exhorte à «
résister », fût-ce à ses propres
facilités.
En restituant
l’écho de ces disputes et querelles, l’ouvrage de Jean-Luc
Moreau ne diminue ni les mérites ni les faiblesses d’Albert
Camus : au contraire, il lui rend une stature plus humaine, plus proche
donc, et l’éloigne de son mythe certes réel mais
démesuré et déformant. Qui plus est il
démontre comment une pensée, eût-elle des
insuffisances, dès qu’elle s’est ancrée dans des
problématiques essentielles, permet autour d’elle à
l’intelligence de se développer dans une effervescence qui, en
fin de compte, donne de cette période passée une image
vivante et combative, à l’opposé de celle que
présente notre temps intellectuellement atone.
Edgar A. Poe,
Le
Démon de la perversité et autres contes.
Édition établie par Yannis Constantinidès –
Éd. Mille et Une Nuits, N° 562, janvier 2010, 95 pp., 3 €
Quels que soient nos
efforts, notre bonne volonté, nous ne sommes pas de ces
criminels magnifiques dont les exploits peuplent les annales. La
Mère Michel parle de la majorité de ses concitoyens, bien
entendu. Edgar Poe, dans plusieurs de ses nouvelles parmi les plus
inquiétantes, met en scène quelques-uns de ces artistes
de l’assassinat comme aurait sans doute aimé les rencontrer
Thomas de Quincey. Ceux-là, se peignent d’ailleurs
eux-mêmes avec précision et prolixité, tant ils
trouvent admirablement horrible ou horriblement admirable ce qu’ils
vécurent dans les moments des pires actions que leur dicta
certain « démon de la perversité ».
Ce démon, quel
est-il ? C’est, je crois, l’esprit qui nous souffle de ne pas commettre
l’acte qui nous vaudra la réprobation de notre entourage et de
nos amis… de ne pas commettre le méfait qui nous effraye, et
qui, pour cela même nous fascine et nous tente à
l’extrême, au point que nous ne pourrons nous empêcher de
succomber avec un plaisir mêlé de crainte, de terreur,
d’épouvante, selon la gravité du cas. C’est le
démon qui, dans le même élan de voix, nous ordonne
: « Ne fais pas ça ! Mais fais-le donc ! » Ainsi,
nous savons que la tante Jeanne tient comme à la prunelle de ses
yeux à son service à thé en Limoges datant de
Napoléon III… Et si j’en laissais tomber une tasse, et qu’elle
se casse en mille morceaux ? C’est ce qui arrive, naturellement, et
comme la pensée m’en avait traversé une seconde la
cervelle, la tante Jeanne me voue aux gémonies, maudit ma
descendance sur treize générations et désormais
elle me fait peur bien que mon contentement soit immense ! À un
degré supérieur du crime, c’est le Père Lustucru
ne résistant pas au désir de tordre le cou à mon
chat bien-aimé, son âme se remplissant d’une joie coupable
et de remords satisfaits une fois son forfait accompli. Ces
exemples ne sont allégués que pour commencer à
comprendre ces choses. Lequel d’entre nous n’a pas, un jour ou l’autre,
cédé à ses penchants mauvais ? Et jusqu’où
pouvons-nous descendre dans l’ignominie ?
Dans sa postface percutante
aux quatre nouvelles ou sombres contes de Poe, Yannis
Constantinidès approche à pas mesurés cette
étrange fascination du mal : « C’est la malice de l’enfant
qui fait délibérément le contraire de ce qu’on lui
dit de faire, l’obstination puérile de celui qui sait
pertinemment qu’il s’égare mais qui ne revient pourtant pas sur
ses pas… […] Il y a une jubilation certaine à aller à
contre-courant et à exercer pleinement cette "puissance positive
que nous avons de suivre le pire, tour en voyant le meilleur"… Quant
aux quatre contes choisis pour illustrer le propos, ils montrent
« la grande force de Poe [qui] est de ne pas réduire la
malveillance à sa dimension morbide. Il développe ainsi
une théorie générale de la perversité,
entendue au sens étymologique de goût du détour,
qui permet de rendre raison des actes en apparence gratuits des divers
personnages. »
Cet aspect théorique
est d’ailleurs développé par Poe lui-même dans les
premiers moments du conte précisément intitulé Le Démon de la perversité
. Poe s’explique on ne peut plus clairement : « … sous son
influence (celle de la
perversité *), nous agissons pour la raison que nous ne le devrions pas. En
théorie, il ne peut pas y avoir de raison plus
déraisonnable ; mais en fait il n’y en a pas de plus forte.
» Cette force du mal est sans doute le fait le plus notoire et le
plus accablant en l’occurrence: viennent ensuite les mots «
vertige »… « … pensée qui glace la moelle même
de nos os, et les pénètre des féroces
délices de son horreur. » L’illustration du
phénomène par l’assassinat d’un homme riche peut
prêter au doute quant aux motivations du narrateur qui finit ses
jours sous les verrous. Mais ces contes sont à double détente, et,
certainement, c’est dans l’aveu irrépressible du crime, lequel
pourtant devait aisément rester impuni, que gît la
véritable perversité démoniaque : « … pourvu que je ne sois pas assez sot pour
confesser moi-même mon cas ! », s’était
pourtant dit le narrateur, avertissement qui ne lui servit de rien.
*Notons que la traduction de Baudelaire est
ici suivie et respectée, corrigée et commentée
très clairement quand il le faut.
Le
Cœur révélateur, autre célèbre
récit, nous montre bien comme le narrateur criminel court
à sa propre perte avec horreur, avec jubilation. Encore
l’assassinat d’un vieil homme ! L’or qu’il possède n’est pas la
raison du crime. Son Œil, peut-être ? « Œil de vautour !
» Œil ouvert dans la nuit et qui vous regarde ! Oui, l’œil est
bien présent, mais non pas celui qui dans la tombe fixait
Caïn ; celui du Démon, plutôt… Mais le Démon
n’est-il pas l’autre visage de Dieu ? En fait, comme dans toutes les
fables dont on berce les hommes, il faut chercher le leurre ? Ici,
comme on sait, s’adjoindront à cette réciproque et
fascinante épouvante du regard, les battements d’un cœur que la
mort elle-même n’arrêtera pas, et qui seront la cause de la
perte-délivrance du narrateur.
Dans Le
Chat noir, si l’œil unique d’un chat éborgné ouvre
le conte avec son rayon inquiétant, un autre leurre
apparaît : l’intempérance avouée du criminel. Le
lecteur, peut-être, verra ainsi les horreurs à venir avec
plus de compréhension, voire d’indulgence. Deux chats, une
femme - celle du narrateur - vont connaître une fin
atroce en cette aventure. Quadruple détente, ici, les trois
assassinats, et le fait que le criminel conduit les forces de la
justice jusqu’aux portes de l’Enfer où gisent les traces de ses
crimes, dans une sorte de folle exaltation jubilatoire : « … une
voix me répondit du fond de la tombe ! – une plainte, d’abord
voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d’un enfant,
puis, bientôt, s’enflant en un cri prolongé, sonore et
continu, tout à fait anormal et inhumain, - un hurlement, - un
glapissement, moitié horreur et moitié triomphe, comme il
en peut monter seulement de l’enfer… »
Le triomphe est dans la chute, dans
l’abaissement ignominieux et consenti. Dans ces sortes d’actes
monstrueux, c’est bien La Loi
qui est défiée, transgressée, dans une sorte de
suicide moral absolu : « … je le pendis (le chat) parce que je savais qu’en
faisant ainsi je commettais un péché, - un
péché mortel qui compromettait mon âme immortelle,
au point de la placer, - si une telle chose était possible, -
même au-delà de la miséricorde infinie du Dieu
Très Miséricordieux et Très Terrible. »
Avec La
Barrique d’amontillado, Poe se montre le plus illustratif
dans la minutieuse et délicieuse préparation du crime.
Rien n’est laissé au hasard, jusque dans les dialogues remplis
de sous-entendus et de sinistres jeux de mots qui se développent
entre l’assassin et la victime dont il va tirer vengeance. Ce conte
diffère des précédents en ce que le mobile -
se venger d’une insulte - est extérieur au mal qui
propulse l’assassin dans l’action. Où faut-il alors chercher la
démoniaque perversité ? Dans la parfaite maîtrise
du dispositif qui va piéger la victime ? Dans l’hypocrisie
cynique des reparties de l’assassin ? Dans la féroce jubilation
de ce dernier apportant la seconde voix aux hurlements de terreurs de
sa victime ? : « Je répondis aux hurlements de mon homme.
Je leur fis écho et accompagnement. Je les surpassai en volume
et en force. Voilà comme je fis, et le braillard se tint
tranquille. » Oui, probablement, car tout s’arrête
là ; l’assassin ne se laissera pas piéger par un
quelconque aveu, sinon celui qu’il fait de son identité à
la victime, piégeant celle-ci, car « Un tort n’est pas
réparé quand le châtiment atteint le redresseur ;
il n’est pas non plus réparé quand le vengeur n’a pas
soin de se faire connaître à celui qui a commis le tort.
» Empruntons nos conclusions à l’excellent Yannis
Constantinidès :
« Les criminels de Poe n’aspirent
au fond qu’à l’ "état de solitude parfaite" qu’il loue
chez Robinson Crusoé. Or, le jardin d’Éden est
irrémédiablement perdu, comme l’est l’innocence enviable
d’Adam et Ève, qui ne se souciaient guère d’être
vus. »
Quant à Dieu, qui
forcément dirige la manœuvre : « Il demande à
Caïn où se trouve son frère alors qu’il l’a
forcément vu le tuer. Ne se plaît-il pas d’ailleurs
à nous faire confesser des péchés qui
découlent pourtant de la faiblesse de notre nature ? Il y a
là une perversité certaine, qui justifie que l’on veuille
à tout prix se soustraire à ce regard perçu comme
plus pesant que bienveillant. »
Marie-Louise
AUDIBERTI, L’EXILÉE, Adèle Hugo, la fille
Éd. La Part Commune, 206
pp., janvier 2009, 15 €
………………………………………………………………………
« Seigneur,
je reconnais que l’homme est en délire
S’il ose murmurer ;
Je cesse
d’accuser, je cesse de maudire,
Mais laissez-moi pleurer ! »
………………………………………………………………………..
Adolescents, tous nous avons lu,
parfois étudié, À
Villequier, le grand poème de deuil de Victor Hugo. En
1843, Léopoldine, sa fille aînée, son
adorée, s’était noyée dans la Seine, avec son
jeune mari qui en vain avait d’abord tenté de la sauver. Le
poète y célébrait sa mémoire, et disait sa
douleur. Nous fûmes émus, mais à la manière
des adolescents, fugitivement. Sans nous attarder. À dire vrai,
sans comprendre entièrement. S’il avait cessé de maudire,
Victor pleurait encore, et il pleura toujours sans aucun doute.
Léopoldine et son poème hantent désormais nos
mémoires, et c’est bien légitime car elle était
très belle et portait toutes les promesses d’une jeune vie. Il
nous est arrivé, depuis, de penser à ces malheurs anciens
et de nous dire : ce fut ainsi et c’est de tout temps. Et de ne pas
imaginer qu’il n’y eut d’autres conséquences, d’autres drames…
C’était pécher par
négligence ou ignorance. Marie-Louise Audiberti nous rappelle
que Léopoldine avait une sœur cadette, Adèle, qui portait
le prénom de sa mère (Adèle Fouché), et
qu’à l’heure où Léopoldine disparut, Adèle
«[mourut] à la vie. » Drame lent, aux
épisodes divers, qui bascula dans les délires et l’oubli,
dont le récit bouillonnant nous est ici proposé.
C’est que l’auteur de cet ouvrage,
elle-même fille d’un immense poète et écrivain, ne
pouvait manquer d’être infiniment touchée par le destin
d’Adèle, et peut-être d’y projeter une part de son
âme. Si nous nous permettons cette hypothèse, c’est que
son récit est tout empreint d’une émotion et d’une
empathie qui, sans nuire à l’objectivité, lui donnent une
couleur vibrante où notre propre sensibilité trouve
à s’attacher, où nous sommes amenés à
entrer dans l’intimité d’Adèle, dans celle de la famille
Hugo, et pourrait-on dire, celle d’un siècle dont les
duretés, les violences nous sautent aux yeux.
Le proscrit s’est
réfugié en 1852, avec sa famille, à Jersey d’abord
(dans la maison de Marine-Terrace), puis ce sera, pour vingt
années d’exil, l’installation à Guernesey (en 1855),
à Hauteville-House, dont il se rendra propriétaire. C’est
là qu’il reçoit ses visiteurs, là qu’il
écrit et travaille, menant sa guerre contre le tyran du peuple,
l’assassin de la République, ce Louis Napoléon -
qui peut-être n’avait pas reconnu tous les mérites d’un
poète qui se voyait apte à exercer de hautes fonctions !
-, là qu’il mène une existence de patriarche
régnant sur sa propre famille dans laquelle il faut compter
Juliette Drouet, sa salvatrice et maîtresse du premier rang,
toujours installée à proximité et qui, peu
à peu, deviendra l’amie de la famille.
Marie-Louise Audiberti se saisit
d’Adèle Hugo à sa naissance, en 1830, bientôt
jolie enfant et très belle jeune fille que tous remarqueront, de
Sainte-Beuve à Balzac ! C’est le temps d’Hernani. La vie n’est
qu’effervescence et gloire croissante. On habite place des Vosges. La
petite Adèle et son aînée de six ans,
Léopoldine - « L’une pareille au cygne et
l’autre à la colombe », selon leur père -
vivent en étroite symbiose et en rivalité
néanmoins. Adèle mettra deux mois à guérir
d’une fièvre typhoïde peut-être liée à
ses premiers tourments. Vient le mariage de Léopoldine avec
Charles Vacquerie, bientôt suivi de leur double noyade. Pour
Adèle, c’est pure douleur, et quand viendra l’heure de l’exil,
ce sera une autre douleur, celle de l’arrachement à l’enfance et
à cette « scène » sans égale qu’est la
vie parisienne : Adèle aura alors vingt-deux ans, et elle
commence à écrire son Journal où elle «
chiffre » de diverses façons ses secrets.
Si Victor Hugo s’installe «
avec panache » dans le rôle du proscrit, pour Adèle
la mère et Adèle la fille, c’est l’installation dans la
réclusion, le prélude à une lente extinction
contre laquelle, pourtant, elles vont mener leur combat. Ce combat,
pour la fille, sera terrible, et à bien des égards
terrifiant. Un destin s’ouvre ici, plutôt qu’une vie de jeune
fille et de femme : son exil est « forcé », le
« pèrissime » est d’un côté
omniprésent, et, de l’autre, c’est la confrontation à une
solitude inacceptable. Si le poète, le lutteur politique, est
actif, sa famille est réduite à l’inactivité.
Dès lors, Marie-Louise Audiberti nous fait entrer dans la
pensée d’Adèle et partager ses sentiments, ses angoisses,
ses peines… Elle se met à l’unisson avec elle, s’en approche au
point de lui parler comme le ferait une autre sœur, à plus d’un
siècle et demi de distance. D’autres liens familiaux se sont
noués, certes, avec les Vacquerie notamment, dont Auguste, qui
dirige L’Avènement du Peuple
; on reçoit des visites, mais à de longs intervalles…
Le mariage est la perspective d’une
jeune fille de ce temps. Pour Adèle, comment faire si les
rencontres sont rares, si elle n’a que les pages de son journal
auxquelles se confier, si l’amitié d’Auguste ne peut pour elle
s’ouvrir sur autre chose, si les quelques prétendants qui
débarquent sur l’île ne trouvent pas grâce à
ses yeux ? « Que peut-elle attendre de cette existence sinon
qu’on lui trouve quelque fiancé au rabais afin de mieux la fixer
? » En effet, dans la maison où règne encore
Lépoldine, ne serait-ce que par son portrait
repêché du naufrage parisien, il faut qu’Adèle
bouge, remue, donne de la tête contre les murs invisibles de sa
prison… Elle ne bouge que dans les lignes de son journal intime, prise
entre les folles espérances que peut légitimement nourrir
l’enfant-reine, la fille d’un Ulysse qui serait le plus grand
poète de son temps, et cet « extraordinaire
narcissisme » qu’elle nourrit sans doute parce que c’est le seul
ressort de sa résistance au mauvais sort qui lui est fait. Elle
est l’assistance de Victor, on dirait aujourd’hui sa secrétaire
: elle consigne ses pensées, celles des visiteurs… Mais il va
falloir fuir, se rebeller. Ses frères, François-Victor et
Charles, déjà sont au loin, forgeant leur vie. Ici, on
fait tourner les tables, les « revenants » accourent !
Badinguet lui-même vient faire amende honorable. Et la voix de
Léopoldine, parfois, se fait entendre… quelle douleur encore !
Mais aussi, quelle consistance possèdent ces voix d’outre-tombe
? À cette « plongée dans l’obscur »
répond, pour Adèle, la plongée dans son journal,
non moins obscur. Le joug est pesant. Les désirs
d’évasion, exaltants : « Mère, maîtresse,
sœur, fille, femme, feu, lumière, flamme de
l’éternité, fille de flamme, telle se voit Adèle
» -, souligne Marie-Louise Audiberti. Nerval et ses Filles du feu, la
mélancolie, bientôt la folie… rôdent-elles
autour de son âme ? Le « prince charmant » va se
présenter sous les apparences du très séduisant
lieutenant et enseigne de vaisseau Albert Andrew Pinson,
élégant, beau séducteur… L’homme du moment, celui
qu’elle voudra servir et suivre en fidèle amoureuse. L’homme de
longtemps donc, mais certainement pas celui qu’il fallait, et
Marie-Louise Audiberti cite ici Sainte-Beuve qui, ayant bien saisi
les mêmes enjeux amoureux dont il avait connu les
prémices avec la propre mère d’Adèle,
prédit en quelque sorte le destin de la fille :
Qui sait si de
tes yeux quelque éclair échappé
En tombant
sur un cœur ne sera pas trompé ?
Qui te dira
d’où part l’incurable blessure ?
Pinson est désormais le
fil d’Ariane qui va relier Adèle à un amour qu’elle croit
possible, et même solide, et qu’elle va suivre des années
durant. Son journal donne à penser qu’elle fut la
maîtresse du beau lieutenant dès 1852 : c’est probablement
pure invention, mais elle aura des relations charnelles avec lui. Nous
sommes à l’époque de George Sand après tout ! En
1856, des crises de nerfs, des convulsions… traduisent une
extrême tension intérieure. Et Victor, toujours à
entretenir « le deuil éternel de Léopoldine »
dans ses Contemplations ! Le destin anime désormais les
rouages d’une machine qui va broyer Adèle : « Avec cet
amour, tu nais en même temps que tu meurs. »
En s’adressant ainsi à
Adèle, Marie-Louise Audiberti dit toute la peine qu’elle
éprouve au malheur qui s’annonce, peine que le lecteur
qu’elle entraîne avec elle ne peut que partager. Auguste
Vacquerie, lucide, entre en fureur contre Adèle, elle le
dédaignera, bien qu’elle soit flattée de le traîner
après elle. Elle sera d’abord Diane Chasseresse. Soutenue
seulement par sa mère, mais contre le vœu de tous, celui de
Victor entre autres, contre les mœurs de son temps et les convenances
qu’elle piétine comme sans y penser, elle suit, ou plutôt
elle poursuit Pinson partout où il va, partout où ses
missions l’appellent : Londres, Halifax au Canada, La Barbade… Elle en
négligera sans aucun doute ses premières tentatives
d’écriture personnelle (deux contes parus dans
L’Événement), peut-être faut-il voir là une
manière encore d’échapper au modèle paternel
après avoir voulu le suivre ? La musique, le piano
où elle excelle… elle va les abandonner aussi. Pinson,
pressé de conclure le mariage, ne s’y décidera jamais. Il
se sera même montré peu délicat en
révélant sa « bonne fortune » aux membres de
son Club : cela dit à quelle hauteur il situe cette liaison
amoureuse. Le sort d’Adèle est d’être finalement
bernée, mais elle ne le sait pas, ou ne veut pas le savoir.
C’est donc une fiction qu’elle pense réelle qu’elle va
entretenir à propos du lieutenant de marine : « Elle
invente avec sa propre vie un roman fou qui aujourd’hui encore laisse
perplexe. » Pinson ne la repousse pas, mais il ne la «
saisit » pas. C’est un faible, un vaniteux sans doute. Elle est
à ses basques, le suit dans ses garnisons successives, parfois
dans des conditions matérielles misérables,
humiliantes… Lettres désespérées, chantage
au suicide… Elle entre dans une sorte de délire consenti, elle
construit le roman qui lui
permet de tenir ! Chez les Hugo on est près d’accepter ce
mariage dont elle leur rebat les oreilles, tout en sachant qu’il ne
promet rien de bon et que le lieutenant n’est pas l’homme de la
situation. Pinson sera même invité à Guernesey
à l’hiver 1861. Les choses se passeront mal. Pourtant le
lieutenant sera à deux doigts de céder, et Adèle
était prête à tous les compromis. Mais il est
envoyé au Canada : elle franchira l’Atlantique, se mettra dans
ses pas, dans l’attente de ses apparitions, humiliée mais
obstinée. Elle entre dans ce qu’on peut voir comme une folie :
elle fait croire aux siens qu’elle est mariée, elle se fait
passer pour anglaise, use d’hétéronymes… son journal seul
suit son parcours, dont les pages sont de feu, celui de la
déraison, et des illusions encore, celle de faire enlever
Pinson, par exemple… mais cette fois, le lieutenant prend
définitivement la fuite. Il se mariera en 1870 avec la fille
d’un lieutenant-colonel. Entre-temps, Adèle l’aura encore
suivi à La Barbade, où elle erre par les rues dans des
tenues extravagantes. Toutes les convenances ont sauté, et elle
reste persuadée que cet homme est à elle, ignorant
qu’elle s’en est faite l’esclave. Fièvre ? Extravagance ? Folie
? Consomption ? Aux portes des salles de jeu, elle attend Pinson. Elle
ignore les injonctions de rentrer en France. Sa mère est morte
sans qu’elle l’ait revue. Adèle va atteindre le profond
désespoir. Marie-Louise Audiberti rapproche son sort de celui de
Camille Claudel. Certes oui, mais Camille se brûlera à
l’égoïsme du génie quand Adèle se sera
brûlée à celui de la médiocrité.
1872. Adèle, recueillie
par une Noire dévouée, « Céline
Álvarez Baà », pacotilleuse, ancienne esclave
», veut rentrer dans son pays. Le retour a lieu, en compagnie de
Céline Baà, que Hugo mettra probablement dans son lit.
C’est une ombre qui est revenue chez son père : « Ma
pauvre fille Adèle, plus morte que les morts. » La vie
ordinaire reprend son cours ordinaire. Les deuils se succèdent.
Pas de poèmes pour Adèle, la morte-vivante. Georges et
Jeanne, les enfants de Charles, incitent Victor à pratiquer
l’art d’être grand-père : un tout autre horizon pour le
poète. Adèle est placée à l’asile de
Saint-Mandé. En 1882, Victor, accompagné de Juliette
Drouet, lui rend une dernière visite, que Marie-Louise Audiberti
évoque ainsi : « Adèle ne reconnaît pas
toujours son père. Elle le regarde, bredouille quelques mots.
Dans le regard absent d’Adèle, le père lit comme un
verdict. »
Adèle ne fait plus que noircir
des feuilles qu’elle déchire. Sa vie a pris fin. Son corps
résiste. Georges et Jeanne la transfèreront dans une
luxueuse maison de santé, à Suresnes. De temps à
autre ils la promènent jusqu’au Châtelet, où elle
aime encore entendre des airs qu’elle a aimés. Elle survit
à son père et franchit le siècle. La conclusion
est celle-ci, qui émeut aux larmes et dit presque tout :
« Quand mourut Adèle
Hugo, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, ce fut la
surprise. Quoi, elle était encore en vie ? La dernière
fille de Victor Hugo ? On se souvenait vaguement de l’histoire. Mais
à l’époque, en 1915, le canon tonnait, et le pays avait
bien d’autres soucis.
Dernière image bouleversante
sur son lit de mort, comme si une vieille sorcière avait
mangé le visage de la jeune fille amoureuse. »
Marie-Florence
EHRET
Comme un
coquelicot
Éditions Bayard Jeunesse
Coll.MilléZime, 2006
_________________________.
Avec ou
sans papiers
Éditions Chant d’orties,
2010, 125 pp., 12€
Illustrations (belles !) de
Marion Claeys
La Mère Michel, petite fille
devenue grande, ne lit plus de ces livres dits « pour la jeunesse
» depuis bien longtemps. Elle gardera ses bonnes ou mauvaises
raisons pour elle ! Pourtant, ouvrant le Comme un coquelicot, de
Marie-Florence Ehret, ces phrases sans afféteries, ces histoires
d’enfance écrites dans la spontanéité du langage
familier d’aujourd’hui lui ont rappelé bien des choses
héritées de la part commune des premiers temps de
l’existence… Chaque fillette de neuf à douze ans, mais les
jeunes garçons aussi, trouveront dans ces pages à
s’enchanter d’eux-mêmes et de la vie très étonnante
parce qu’à tous elle propose des aventures fondatrices, modestes
peut-être, mais toujours reconnaissables et qui affirment que
l’on n’est pas seul au monde.
Après tout, « ce
n’était pas sorcier » d’aller vivre chez Tante Jeanne,
face aux montagnes pyrénéennes, quand maman était
malade, dans une lointaine maison de soins et de repos, et ne pouvait
plus présider à votre éducation car de père
il n’y en avait pas de connu semble-t-il… Tante Jeanne veillait
avec souplesse sur les douze ans de Mathilde, la petite parisienne :
c’est l’école au loin où l’on se rend en autobus, la
découverte de la nature, les espaces de liberté que
propose l’hôtel quelque peu étrange que dirige Tante
Jeanne… « Alors, solitaire, je régnais sur un monde
de chambres mystérieuses, d’arbres et d’oiseaux. » C’est
enfin l’amitié qui se noue avec Kim, la petite vietnamienne,
venue d’un pays que l’auteur connaît bien et pour lequel elle a
une grande affection. Ce sont encore les surprenantes premières
règles, avec les inquiétudes que déclenche ce
bouleversement chez toutes les fillettes. Avec aussi le sentiment de
devenir une « vraie femme ». Tout est simple, ou plus
exactement les complications s’aplanissent selon les lois d’une vie qui
se pense peu à peu et met en perspective ses différents
plans. Pensée de la mère absente, tristesse un peu, puis
pensée de l’amitié, invitations réciproques de Kim
chez Mathilde, de Mathilde chez Kim. C’est le quotidien de l’enfance
que Marie-Florence Ehret expose à ses jeunes lecteurs et
rappelle à ses lecteurs plus âgés. Et Dieu, dans
tout ça ? Il en est question vers le milieu du livre : souvenir
d’avoir mâché l’hostie sans que Dieu se fâche le
moins du monde… Souvenir de l’avoir « supplié de
guérir maman » sans qu’il remue le petit doigt. « Le
bon Dieu », pourtant ! La Mère Michel, à ces
évocations, ne peut pas ne pas éprouver quelques
tremblements et remémorations ! Dieu n’est-il que le
héros d’un conte de fées ? Une sorte de prince charmant ?
À partir de là s’engagent des réflexions qui, en
effet, vous tirent peu à peu hors de l’enfance.
Intéressantes conversations entre les deux amies. S’ouvrent des
chemins, dont celui imprévu de « la liberté
»… laquelle doit être une première fois
pensée pour être vécue : « Un chemin
étroit qu’on ouvrait à chaque instant ».
On va, on grandit. Trois
coquelicots précoces dans un coin de la cour de l’école :
fragilité du coquelicot ! Ouvrir le bouton, déployer les
pétales encore pliés… C’est impossible, ils se
chiffonnent. La corolle ne peut s’ouvrir. Il faut attendre encore.
Attendre les anniversaires. Attendre que Kim vienne à
l’hôtel de la Tante Jeanne, qu’elle vous offre un cachet chinois,
avec de la cire… De quoi vouloir écrire à une mère
lointaine… Cette mère, qui est-elle ? Quelle est-elle ? Il est
question de « garder le lien »… De famille d’accueil… Des
souffrances percent le cœur à de certains moments. Kim va
émigrer aux Etats-Unis avec ses parents… Des garçons se
profilent dans les environs. Il semble que l’existence se
décolore peu à peu. Laissons ce roman douloureusement
tendre aller à sa fin : Mathilde cueille des fleurs des champs
qu’elle dispose dans le salon de Tante Jeanne, dans sa chambre elle
assiste la chatte qui met bas ses chatons. Des fleurs, elle en a
gardé quelques-unes pour elle. C’est dire presque tout. La
mère de Mathilde ira mieux ; Mathilde ira chez Kim pour
quelques jours de vacances, puis Tante Jeanne la gardera dans son
hôtel où la place ne manque pas.
[Le
livre de Marie-Florence Ehret n’est plus en vente, m’assure-t-on.
Cependant, il semble bien qu’on puisse se le procurer par l’entremise
de « price minister amazon », ou par « e-bay ».]
Les neuf nouvelles de Avec ou sans papiers nous
transportent dans le monde plus précisément daté
de notre temps, plus précisément localisé de la
contrée parisienne telle qu’elle survit, clopin-clopant, sous
régime d’asphyxie économique et sociale organisée
par les forces politico-marchandes dites libérales, par ailleurs
liguées contre toute la vieille Europe qu’elles ruinent tout en
prétendant faire sa fortune et son bonheur. Cela boite un peu,
cela va : Marie-Florence Ehret travaille ici dans le grisé
léger, l’art de la suggestion et de l’ellipse, éclairant
ses tableaux de rayons lumineux qu’elle dispose à son gré
au fil des pages.
Avec Joachim, dans un quartier en pleine
mutation (ou rénovation), c’est la quête de ces «
papiers » garants officiels du séjour en terre
française pour ceux qui viennent d’ailleurs. Il y faut l’aide
des femmes, aller jusque dans les commissariats, inventer des
stratagèmes, faire de fausses déclarations… La
débrouille. C’est comme cela qu’un père sur photo se
trouvera doté de trois filles qui ne pourront plus se promener
ensemble, car elles usent désormais de la même
identité. C’est comme cela qu’on vit, qu’on passe entre les
mailles du filet administratif, car « il n’est pas
nécessaire de conquérir le monde, il nous suffit de le
créer à nouveau. Nous. Maintenant. »
Marie-Florence Ehret a l’art encore
de faire flotter sur le fil de l’instant ses personnages, si proches
qu’ils sont des personnes, même s’ils sont saisis nombreux dans
le coup de filet d’une expulsion massive. Ce sont Les huissiers. Leur
« Plus vite, plus vite » crié pour que l’on vide les
lieux, c’est le sinistre « Schnell ! Schnell ! » d’un autre
temps. Ce sont les hommes entre eux, impitoyables. Et absurdes.
Créant leurs ONG ici, propulsant dans des fusées
administratives leurs pauvres frères vers le Camp de transit,
puis vers l’inconnu dont ils ne veulent rien savoir, les renvoyant
« dans leur pays miné de guerre ou de pauvreté…
»
Les
fleurs sauvages. Une autre bonne manière de
l’absurdité, une sale manière d’arracher les fleurs,
d’assassiner les confiances, les innocences. Violence sans nom,
indifférence : les coupables sont rarement retrouvés,
même et surtout s’ils sont là, à portée de
main, et de faux… C’est dans le pré des Verdurin - il
fallait trouver cela ! – que les faits ont eu lieu, et ce pré
prend soudain la couleur du sang.
La brève nouvelle Cher Abdou, dans son extrême
simplicité, et pour cette simplicité sans doute, est on
ne peut plus émouvante. Il semble que tout lecteur (la
Mère Michel en tout cas) doit l’avoir vécue au moins une
fois dans sa vie. Être ailleurs, loin… touriste ou visiteur.
À Alexandrie, par exemple. Y rencontrer quelqu’un qui nous
ressemble et diffère en même temps de nous. La peau. Les
croyances. Se quitter après quelques phrases, sans
possibilité de faire que l’un rejoigne l’autre. Puis garder ce
pincement au cœur, ce regret à l’âme :
« Souvent je pense
à toi, je crois te voir au coin d’une rue à Barbès
ou à Strasbourg-Saint-Denis.
Est-ce ton visage mal
rasé ? Ce col de chemise froissée, est-ce le tien ?
»
Que peut-il arriver d’étrange
ou de merveilleux dans un de ces quartiers décriés, dans
et autour du pavillon d’Isabelle et Arthur, 60 et 65 ans, les deux
orphelins qui ont choisi de vivre ensemble ? Si les géraniums
prolifèrent, s’ils montent aux balcons, aux façades de la
Cité des Bois, que peut-on y faire ? S’ils sont
décapités chaque nuit… que peut-on y faire ? S’il faut
veiller sur les fleurs, qui veillera ? S’il faut qu’un bon génie
chasse le mauvais génie des lieux, viendra-t-il ? S’il
était un lien privilégié entre chaque petit enfant
de la Cité et chaque tête de géranium ? Les
réponses, il faut aller les chercher dans ce merveilleux conte
périphérique inventé par Marie-Florence Ehret,
dans Les filles-fleurs.
L’idéalisme du possible,
c’est dans De la taille d’un
pièce de cinq francs que nous pourrons le lire. Pierrot,
vingt-trois ans, en prison (des affaires d’héroïne et
d’addiction, sans aucun doute), est soutenu par Alice. Dans le
Léthé carcéral, ce peut être le
définitif naufrage. Ou la lente résurrection d’entre les
morts à tout destin. Y pourvoiront Alice, et Georges -
« un généreux » - dont Pierrot fait la
rencontre au hasard des transferts… Pierrot, sauvé par cette
fraternité et par l’art ! Par la facilité qu’il s’est
découverte à faire, « en quelques coups de crayons
[…] apparaître [le] sourire, la forme [des] yeux » d’une
fillette ! La fille de Georges. C’est à Alice que Pierrot
demandera « de lui envoyer un bloc de dessin. » L’auteur
est rapide dans ce récit. Son art de l’ellipse crée les
interstices où logent à leur aise l’imaginaire du
lecteur, ses émotions.
Autre réussite, avec ce sens
supplémentaire des choses qui finissent bien, dans le bref
récit de La fille de l’air.
Larguée sans trop de délicatesse par son copain, la
narratrice file au bout du monde, au Finis
Terrae, à Brest : « J’avais atterri là comme
un sac de plastique abandonné, emporté par le vent.
» Elle y trouve travail, abri, et de quoi se requinquer. Elle y
découvre aussi, dans un marché de Noël, cette jolie
fleur étrange, la tillandsia,
qui s’accroche à tout ce qui se présente autour d’elle et
pour cela pousse hors sol, vit dans l’air… recevant le nom familier de
« fille de l’air ». Pourquoi dès lors ne pas offrir,
pour la Noël, de ces petites merveilles botaniques à sa
mère demeurant à Paris ? Retour donc par le train,
jusqu’à la gare Montparnasse… Et la jeune femme, chargée
de bagages, de courir vers le métro, jusqu’à ce qu’elle
se rende compte que les tillandsias sont restées dans le TGV que
déjà, loin derrière elle, les employés de
l’entretien sont occupés à nettoyer ! Laissons au
lecteur le soin de découvrir la façon dont se
dénouera cette mésaventure ! La Mère Michel admire
tout ce qui est beau, mais parfois elle se cache les yeux de la main,
quand ce qui est beau l’est trop, bien plus qu’elle ne pouvait
l’imaginer…
Puisque c’est Noël, c’est
à Marseille, entre la gare Saint-Charles et le Vieux port, que
le lecteur saura si le Père Noël existe ou n’existe pas. La
preuve apportée dans Noël
à Marseille est aussi haute en couleur
qu’irréfutable !
Salem,
nègre du Soudan, la nouvelle la plus étendue du
recueil, d’une certaine façon est à rapprocher de Cher Abdou. C’est l’histoire d’une
belle et émouvante rencontre qui a lieu à Paris, dans le
quartier de la Goutte d’Or, entre la narratrice et un mystérieux
homme noir. Le quartier est en perpétuelle rénovation,
autant par les aménagements urbains que par l’intense brassage
des populations qui y résident. On parlait autrefois de «
cosmopolitisme », non sans un peu de condescendance, voire de
mépris. On se salue, se parle dans la rue… Vie très
humaine. L’auteur a cette magnifique formule : « Dans mon pays,
à la Goutte d’Or, nous ne sommes ni aveugles ni transparents.
» Cela change, en effet, des XVIe et VIIIe arrondissements.
L’homme noir devient « l’étrange compagnon », puis
« l’ami »… Il enchante les lieux, moins par un quelconque
exotisme importé du Soudan, que par sa dignité et son
mystère. Il disparaît de longs mois. La Goutte d’Or,
Montmartre, tout le pays en est comme désenchanté. Il
reparaît, un instant méconnaissable. Le soleil de
l’Égypte éclaire à nouveau le « pays
», de la rue d’Aboukir à la rue du Nil, de la Butte
Montmartre à la rue de l’Orient… La suite de l’histoire -
permettez que l’on emploie ce joli mot, une histoire ! -, conduit Salem
chez celle qui s’est éprise de lui, de sa discrétion, de
son combat lointain, dérisoire peut-être, combat pour ce
Darfour martyrisé par les Janjawids, mercenaires nomades
surarmés envoyés par Khartoum, afin de «
déblayer » le terrain pour de puissants
intérêts locaux et internationaux… Salem est dans cette
lutte, du côté des justes que l’on persécute. Elle
ne le rencontrera plus qu’au musée, sous la forme d’un buste
« en bronze et marbre blanc », sous la forme de l’absence.
Il se bat pour un « pays… qui n’existerait plus jamais. »
Dommage que Marie-Florence Ehret ne nous dise pas, fût-ce par une
allusion, qu’il s’agit bien aussi de la multiséculaire
persécution des chrétiens locaux par les musulmans non
moins locaux et venus après eux. On le sait, ces
vérités dérangent. C’est le seul manque de cette
nouvelle. Derrière ces paysages se rencontrent encore les ombres
de Lyautey, des colonisations, de Pierre Loti, d’Isabelle
Eberhardt… Au pied de la butte, « les marabouts avaient
tiré leur chaise au soleil. Ils me bénissaient
à chacun de mes passages. Je les saluais la main sur le cœur.
» - nous dit la narratrice. C’est l’automne à la Goutte
d’Or. Dans son ventre elle porte un enfant. Fille ou garçon ?
« On ne pouvait pas encore le dire, mais ce serait pour le
printemps. »
Récolte
au Jardin de Rhubarbe
Cyrille de
SAINTE-MARÉVILLE
LA ROSE ENSANGLANTÉE
Ed.Rhubarbe, 2009. Roman, 120
pp., 10 €.
Cyrille de Sainte Maréville
offre aux jeunes lecteurs (mais aussi aux lecteurs adultes) ce roman
tout bruissant de l’écho des batailles de chevaliers, flamboyant
comme une oriflamme dans un soleil sanglant, aventureux comme une
échappée de guerriers sur les mers nordiques,
mystérieux comme ces forêts obscures où
s’ourdissaient les félonies et se commettaient les crimes
impardonnables… Entre les hauts murs des forteresses féodales,
sur les rivages du mythe amoureux et de la passion inaltérable,
un récit d’amour et de fidélité, d’attentes et de
douleurs, de vie et de mort, de magies et de sortilèges,
de passions pures et violentes…
Le roi Hidegaard voit son royaume
sombrer dans les violences des combats ; Logrid, sa fille, attend le
retour de son preux chevalier Halking, dont elle ignore qu’il a
été affreusement trahi. « Prenez cette rose, elle
sera auprès de vous comme un baiser sur vos lèvres…
» - lui avait-il promis. C’est désormais le chevalier
Wirlock qui se présente devant elle ? Princesse Logrid
saura-t-elle l’aimer un jour ? Quand elle saura… pourra-t-elle
pardonner ? Le chevalier retrouvera-t-il le chemin de l’honneur et de
la vérité ? Halking reparaîtra-t-il ? Le
dénouement étrange de cette admirable aventure le dira au
lecteur. Il y galopera, de page en page… sans en sauter aucune !
Cyrille de Sainte-Maréville
s’inscrit ici dans la tradition qui, des récits
légendaires de La Table Ronde aux visions moyenâgeuses de
Walter Scott, constitue une splendide machine à rêver,
train de l’enfance où honneur et déshonneur,
loyauté et traîtrise, amour éternel et haine
inexpiable sont objets de foi et jalons d’une existence idéale…
L’art de l’écrivain, restitution des atmosphères, d’une
langue où chaque mot traduit les valeurs de ces temps lointains,
donne à ce roman son élan, sa puissance ramassée,
ses longues saveurs d’Histoire.
Le fait que les élèves
d’une classe de troisième auxerroise, se faisant
éditeurs, aient « accompagné toutes les
étapes de la fabrication du livre », depuis la lecture du
manuscrit jusqu’à la réception des ouvrages
imprimés, se réconciliant ainsi avec la lecture et
l’écriture, ajoute au charme singulier de l’ouvrage.
Cyrille de Sainte Maréville est un
voyageur de ce temps, un jeune écrivain qui de Varsovie à
Montréal, des pays nordiques aux rives de la
Méditerranée a déjà roulé sa bosse,
en goûteur de vie et d’aventure. C’est aussi un voyageur de
l’écriture : lauréat d’un prix de la nouvelle, en
2006, aux Etats-Unis, il a publié deux beaux
recueils : « A comme ailleurs » (2002) et «
Faux semblants » (2004), aux éditions POINT DE
FUITE.
Lionel
MIRISCH
PAPIERS MÂCHÉS
Ed. Rhubarbe, 2009.
Récits, 86 pp., 8 €.
Comment dire l’existence, lier ses
multiples événements, relier les pensées, les
rêveries, les inquiétudes de notre être que le
hasard jette au monde ? Comment « se » dire sans que
pèse le poids intolérable d’un soi envahissant ?
Lionel Mirisch a pris pour levier la
distance et l’humour de celui qui, se sachant de passage, va son
chemin, ne se retournant que pour un regard bref. Son autobiographie,
et le terme est bien lourd et pompeux, s’écrit à touches
légères, dans le souci de capter l’essentielle
vérité. L’existence, dès lors, la sienne, la
nôtre peut-être, la nôtre, oui, pour une part que
chaque lecteur mesurera, se déroule suivant ses pentes
naturelles, au fil du Temps, au fil des mots qui nous lacent, nous
enlacent et nous cassent ! C’est là sa piste pour lever le
lièvre de la vie.
Cette suite, comme chez J.-S.Bach,
développe ses séquences faussement proches les unes des
autres, les propulse dans notre conscience tour à tour avec
nostalgie, ironie, mélancolie et désabusement, à
hauteur humaine… Musique intime qui s’avance au bord de la
prévisible absence, dans une lucidité sans compromis,
sans apitoiements, sans afflictions de théâtre. Un parfait
naturel dans une écriture d’une chirurgicale exactitude.
Plaisir et nécessité de
la citation se font pressants : une page, quelques lignes, diront un
peu de la pointe douloureuse de notre temps de vivre !
Tout à l’heure, dans ma voiture
je suis passé en bas de chez toi. Les volets n’étaient
pas fermés, – oui comme naguère, comme avant ! Tu aurais
pu aussi bien te montrer derrière la vitre, ou même, les
battants écartés, te pencher contre le rebord et me faire
signe : - Au revoir, au revoir… Mais ce revoir hélas n’est plus
possible, aussi, malgré l’obligation de maintenir le volant,
durant quelques secondes j’ai baissé les paupières, qui
m’ont paru de plomb. La voiture avait avancé, j’avais
dépassé, déjà, cette haute porte
cochère par laquelle nous entrâmes, sortîmes tant de
fois. Ensuite je dus m’arrêter au feu rouge. Tout ce bloc
d’années, nos années, m’éblouissait encore. Et de
même ta silhouette, qui ne pouvait être loin – même
si, je le sais bien, à présent elle n’a plus ici droit de
cité. Ma douce bannie, tu ne te trouvais donc pas à la
fenêtre, tu ne marchais non plus dans ton appartement, tu n’y
étais pas assise, ni étendue sur ton lit. D’ailleurs il
n’y a là-haut désormais aucun lit, aucun siège
pour prendre place et causer, les pièces provisoirement sont
vides, hélas qui sait ? livrées à des monstres qui
grattent les plafonds et déchirent les anciennes tentures.
Quelqu’un donc osera, bientôt, se substituer à toi,
respirer pour toi – contre toi puisqu’il usurpera ton air… ? Alors le
feu est passé au vert, et je me suis enfui. Comme on dit : tel
un voleur. Qui de chez toi je te le jure n’aura rien pris, sinon de
clairs, de transparents souvenirs, et cette douleur pointilleuse,
laquelle, je te le jure également, pour le restant de ma vie ne
paraîtra s’user que pour revenir en moi l’instant d’après
fortifiée.
Lionel Mirisch,
après des études de droit et de sciences politiques, a
choisi de travailler dans l’édition. Il a publié dans le
même temps plusieurs ouvrages : d’abord un recueil de nouvelles –
Espace de la nuit (Denoël) - ; puis des romans, dont l’admirable
Vie des autres (Robert Laffont) que je republierais si j’étais
éditeur… Il a été critique littéraire
à La Nouvelle Revue Française, La Quinzaine
littéraire, ainsi qu’à France-Culture. Il compose aussi
de la musique pour le théâtre.
Christiane
ROLLAND HASLER
LA LETTRE DE CHATTANIKA
Nouvelles,
Ed.Rhubarbe, mars 2010, 100 pp.,
10 €
Les livres, comme dans le rêve
bibliothécaire total de Borgès, ne nouent-ils qu’une
infinie tapisserie de mots ? D’idées ? D’aventures ? De concepts
?... Ne les distinguerions-nous pas les uns des autres seulement par le
fait de notre incapacité à saisir cette totalité
dans une même pensée ? Nos esprits sont fragmentaires, et en cela ils
servent leur temps et nos souhaits : pourquoi voudrions-nous être
identiques ou ressemblants ? Classés dans une seule et
même catégorie ? Il nous faut repérer tel plumet de
chevalier dans la broderie de la Reine Mathilde, telle coiffure
indienne dans une fresque de Diego Rivera pour pointer la
spécificité du « récit » qu’ils
portent et qui les porte.
Celui de Christiane Rolland
Hasler, - La lettre de
Chattanika -, composée de trois nouvelles, nous
transporte d’abord dans une ville « banale, sans passé,
sans histoire, mais un présent si vivant. » Ce
présent est d’abord fait de la crue du fleuve. Il faut, ici et
là, pour passer sur un autre bord, une autre rive, emprunter la
barque d’un passeur. Une jeune fille, Princesse, s’exaspère.
Elle veut gagner la gare, là-bas, en face. La traversée
est impossible. Avec Barnabé, dit Babar, le clochard elle parle
du soldat Kevin dont elle attend le retour. Babar et Kevin, aussi
démuni que lui, se connaissent. C’est le monde des petits et des
sans grades que Christiane Rolland Hasler nous dépeint.
Ceux-là sont comme fétus de paille sur les eaux toujours
en crue du monde. Toujours ils se replient lorsque le niveau monte. On
attend donc, en mangeant une barquette de frites, un sandwich… On parle
de la vie des soldats, et même de celle des prisonniers,
autrefois, en Allemagne. Princesse, c’est en Amérique qu’elle
rêve d’aller. Immense traversée ! Babar, lui,
transite des abords de la gare au square le plus proche.
Un temps, Kevin et Princesse avaient
vécu en ville : petit studio, boulot de caissière.
Prisonnier, lui aussi ? Otage de l’ennemi ? L’attendre encore ?
Tant d’incertitudes… Et Babar-Barnabé qui s’est
éclipsé lui aussi, chassé de son square, de son
banc. Princesse ? Solitaire : « Toute sa vie devenait
lâche, comme un pull trop porté. » Alors elle part
elle aussi, elle marche vers les lieux opposés aux lieux de la
guerre, jusqu’à une mystérieuse église en partie
immergée : Notre-Dame-des-Otages. Fuir à nouveau, plus
loin ! Échapper à cet enlisement… Au hasard des bistrots,
devant les écrans de télévision, elle s’informe.
Des soldats-otages, pourquoi donc ? Monnaie d’échange, lui
répond-on. Le gouvernement négocie. Le délire de
Babar un instant retrouvé n’est d’aucune aide à
Princesse. La décrue s’amorce. Aussi la fin du conflit.
Libération ! Babar est extrait de la boue, mort ! Drôle de
printemps. Attendre Kevin encore un peu. Puis, partir. Le destin de
Princesse semble être sur les routes. Celui de Kevin quelque part
entre la guerre et la paix, mais en vérité on ne sait pas.
Cette étrange nouvelle nous
parle d’hier et d’aujourd’hui, et de tous les temps. Elle est
fantomatique comme la guerre, désespérante comme
l’attente, doucement méchante comme la violence faite aux
humbles, à ceux qui, ne maîtrisant rien, vivent à
la merci de tout.
Partir est sans doute le leitmotiv du
recueil.
Le jeune Jack est parti, il a mis un
océan entre la quincaillerie où sa mère le tenait
à sa merci et sa vie : il est dans le nord canadien, hors
d’atteinte. Sa tante s’est lancée à sa poursuite, pensant
d’abord le ramener en France, elle écrit à sa «
chère sœur » Émilie, de Chattanika, « coin
perdu », où « personne ne va jamais »,
où transitent des fuyards et des apprentis explorateurs.
N’est-ce pas elle, la tante, qui jadis proposa à Jack ces livres
d’aventures et d’exotisme qui le firent rêver ? N’est-ce pas elle
qui, comme son neveu, étouffait dans le vieux magasin ? Elle,
qui la première rêva de voyages lointains, mais sans
jamais oser ?... Elle est enfin partie à son tour : une histoire
de séduction commence. Jack un moment revenu, a de nouveau
filé entre les doigts de sa mère et de sa tante. C’est
une joie, une délivrance que de le suivre sans le poursuivre,
sans le serrer de trop près. Séduction du voyage, des
paysages, du grand air de la liberté. D’ailleurs,
Chattanika - « un trop beau nom pour qu’on en revienne
» - fait assez l’affaire de la tante. Pourquoi faire
demi-tour désormais ? Elle écrit : « …
Émilie, je ne rentrerai pas. Je suis submergée de bonheur
!... c’est Jack qui a raison. »
Dans cette longue lettre de Chattanika, elle revient
sur le passé : Pierrot, le mari d’Émilie, traqué
et surveillé par son épouse, parti lui aussi, « car
c’est avec la quincaillerie que tu es mariée »… Son propre
passé aussi, sa « vie en friche »… Le
réquisitoire est clair et net, argumenté ; la tante en
fait sa « proclamation d’indépendance », puis son
acte d’accusation. On en apprend de belles. Le secret de la naissance
de Jack est une révélation. Laissons-en la surprise au
lecteur. Vient le dévoilement d’autre secrets plus anciens. La
logique du récit qui se développe ensuite dépend
de ces secrets-là… C’est ainsi, presque toujours, avec le
petit commerce (et avec le grand aussi, j’imagine) : un jour ou
l’autre, il y a confrontation directe avec la vie ! La question est
clairement posée : « Pourquoi cette quincaillerie est-elle
si sacrée ? Quelles sortes de fibres la relient donc à
notre famille pour que toutes nos vies soient soumises à la
prospérité d’une boutique ? » Sur la scène
de ces vies, « le spectacle a dérapé ».
La Lettre de Chattanika,
belle nouvelle, construite et écrite avec art, s’achève
sur une émouvante adresse à Jack, qui peut-être un
jour en découvrira tous les mots. Ou peut-être pas.
Qu’importe puisque l’essentiel est de vivre sa seule et vraie vie.
La
maison Douce clôt le recueil. Maison mystérieuse,
sise dans un village qui ne l’est pas moins. Une jeune femme,
Élise, et ses deux filles y viennent occuper ladite maison et
son jardin luxuriant. Elle est photographe, moins en
villégiature qu’en séjour de convalescence. Il semble que
le déclencheur de son appareil ait occasionné il y a peu
l’explosion d’un bâtiment et que les conséquences en aient
été ravageuses… Coïncidence ? Machination ? On ne
sait. Reprenant force, Élise parcourt les rues du village
qu’elle tente d’inscrire sur la pellicule : elles ne s’y impriment que
par fragments. Des dames la visitent, qui paraissent sorties d’un
étrange passé. Leurs visages, leurs silhouettes ne
peuvent non plus être captés par la pellicule. Elles
semblent aussi connaître Élise. D’autres êtres
sortent eux aussi du temps, le mari d’Élise est parmi eux, qui
toujours lui conseille de ranger son appareil. Elle monte pourtant dans
les collines des alentours pour capter la totalité du village
dans son viseur, mais « des toitures claquent plusieurs fois
avant de se soulever. […] Le village craque de tous côtés.
[…] Les façades crèvent comme sous le poing d’un
géant fou. » Où est-il ce village ? Dans quelles
têtes ? Quelles mémoires ? Passé et présent
ne font-ils qu’un ? Qu’est-il arrivé ? Qu’arrive-t-il ? De l’eau
monte… La nouvelle suggère assez. Elle dit assez. Cet
équilibre est tout un art subtil !
Didier BAZY
BRÛLE-GUEULES
Éditions de l’Atlantique,
2009, 40 pp., 15 €
La
Mère Michel transmet ici aux lecteurs de ses Lectures, à
peu de chose près, la préface qu’elle composa pour le
recueil de Didier Bazy.
La famille. Nul
n’y échappe. On naîtra chez Crésus ou chez Bardamu,
tout en haut ou tout en bas, mais on en prendra plein la figure de
toute façon. C’est la famille qui veut ça. « On ne
choisit pas la sienne », l’un des lieux communs les mieux
partagés et non point mensonger pour autant. Cela laissera des
traces parfois visibles, parfois masquées. Cela fera mal, de
quoi pleurer souvent, de quoi rire parfois. C’est le parti que prend
Didier Bazy dans ces quarante-quatre séquences, ou
saynètes, ou « fusées » lancées dans
le ciel noir des indignités et ridicules du nœud de
vipères - oh la belle bleue ! oh la belle rouge ! -, et comme au
feu d’artifice, on rit – d’un rire jaune, ma foi - de ce que l’on
attendait de reconnaître (car chacun en sait quelque chose), des
brûlots que l’on voit inscrire leur traînée de
cendres dans la hauteur céleste, le blanc des pages.
En fait, dans un style
allégrement distancié par une ironie n’excluant pas la
compréhension, nous est proposé le Livre des Très
Pauvres Heures des familles.
Les enluminures se succèdent à vive cadence, et quoique
de la dimension de parfaites miniatures, elles exigent qu’on s’y
arrête, que l’on scrute le détail où
découvrir la pointe, la surprise, le secret scandaleux, le
joyeux retournement de situation… Dans chaque image de mots se love un
sujet de méditation.
Les
familles, disais-je, car une seule – sauf notoire, voire
admirable exception - ne pourrait prétendre réunir en son
sein toutes les variations du vice et de la malignité que
l’auteur détecte et relève avec brio. Sa plume
chirurgicale, lancette ou scalpel de médecin légiste,
laisse ouverte la plaie afin que nous puissions contempler la
beauté des dommages et imaginer les premières purulences,
l’assaut des vermines… Elle ne prétend pas arranger les choses,
guérir les grandes chrysalides issues du doux cocon familial,
mais bien plutôt elle les laisse suivre leur pente, celle des
inimitiés programmées, des petits meurtres de leurs
guerres intestines, ce que l’exergue de Matthieu ouvrant le recueil
nous apprend sans ambiguïtés.
Les familles, donc, nous offrent un
bouquet raffiné de coups portés en douce, dissolutions de
liens factices, vulgarités, petitesses d’âme et de cœur,
intérêts sous couvert d’intérêt,
escroqueries, fuites et fugues, pratiques incestueuses, haines,
dissimulations - de celles dont Balzac observait que rien comme elles
« ne forme l’âme... au sein de la famille » - … Et
s’il fallait ajouter au tableau nous pourrions relever les ravages de
l’éducation, les ruminations de la vieillesse, la solitude,
l’obéissance, l’auto-castration, l’inconséquence,
l’espionnage à la petite semaine, les humiliations, les
déchéances, les transactions honteuses et les
lâches accommodements… La famille ne lésine pas, elle est
en soi tout un art de l’anamorphose : il suffit de savoir, comme Didier
Bazy, trouver le bon angle d’attaque du regard. Force nous est de nous
reconnaître, tout ou partie, dans ce riant chef-d’oeuvre. Quoique
plutôt oublié de nos jours, Georges Duhamel n’en avait pas
moins saisi le caractère de l’œuvre : « Faire une famille,
la réchauffer sans cesse, l’étreindre jusqu’aux
suprêmes démembrements, c’est une œuvre d’art aussi, la
plus fuyante, la plus décevante de toutes. »
Ainsi, j’ai
retrouvé dans « Brûle-gueules » quelques-unes
des raisons qui me firent quitter définitivement le nid à
un âge où je savais à peine voler. Dans Fugue, j’ai
lu mon envol définitif – la chose est des plus banales, c’est
vrai -, sauf que je n’ai jamais demandé pardon ni même
« contourné la tombe » de mes géniteurs
après quarante années de silence. L’auteur ne nous cache
pas que l’essence de la famille est liée à la
résolution de son problème, laquelle ne se trouve que
dans la fuite, l’éclatement, la dissolution des sentiments, la
dispersion des êtres. Quant à Centripète, ne serait-ce pas
l’un des plus plausibles portraits de ma mère ? Dans Obéir, cette petite fille de
dix ans que l’on invite à une ignoble tâche d’espionnage,
n’est-elle pas moi quand j’avais dix-huit ans ? Les mœurs et les
placards familiaux sentent toujours le méfait, la
lâcheté, la mesquinerie…
Enfants en vacances – nous révèle un
procédé infaillible pour échapper à cette
pestilence : tragédie en un acte, la sortie du piège est
derrière la porte du garage, et le succès garanti par ce
fait qu’entre le fusil et la corde il n’est pas nécessaire de
choisir.
Le recueil a la
sécheresse d’une détonation, mais parfois il serre aussi
son lacet sur le cou de son lecteur. Si ces choses, que l’on dit
« de la vie », font peur ou émeuvent, elles
s’ouvrent par instants sur d’inattendus sourires, sur de ces farces
magistrales où un prêté est bien rendu, comme dans Belle mère ; elles annoncent
ces joies ultimes, là-bas, derrière les tentures
funéraires, loin, ailleurs… Appelons-les dernier espoir, appel
aguichant de la Faucheuse avec qui nous fonderons, ma foi, notre
dernière famille, le dernier couple : « Elle transforma
ses cendres en diamant. Puis l'érigea en statue de cristal. Loin
des tourments, elle le nourrit au lait de l’amour absolu, ce lait des
crépuscules torrides où les ébats
étincellent. Il se dit : ce n’est que le début de la fin.
"Non, répliqua l’âme sœur, ce n’est que le bonheur."
»
De tels tours et bonheurs
de mots, il en est beaucoup d’autres ici à nous
déconcerter, à nous enchanter. Ils ont la faculté
de nous délivrer du mal, nous emportant au-delà de ce
« Familles je vous hais ! », et de ces « foyers clos,
portes refermées ; possessions jalouses du bonheur » avec
quoi Gide marqua le monstre au fer rouge pour jamais. Ils signalent la
clôture du procès, le terme de l’expiation d’être
né dans le cercle de famille, ils marquent les territoires de la
délivrance tout peuplés de Grâces
littéraires et de pensées narquoises. Les fusées
multicolores étoilent le ciel de la nuit, c’est le bouquet
final… Une boule à l’estomac… mais on est heureux d’avoir lu.
Cela commence ainsi :
Matthieu.10.
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-
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur terre : ma mission
n’est pas d’apporter la paix, mais l’épée. Oui, je suis
venu opposer le fils à son père, la fille à sa
mère, la belle-fille à sa belle-mère : on aura
pour ennemis les membres de sa propre famille.
Famille
La famille parfaitement
policée ne supportait pas les reproches de ses pièces
rapportées. Gendres et brus défilaient sur le podium
selon ses modes. Les sélections s’opéraient en silence.
Un jour, un amoureux tenace insista. Il refusait l’éradication.
Enlever la dulcinée ? Hors de question. Il se fit mouche
pourtant et transforma sa dulcinée en larve. Patient, il
surveillait ses évolutions. Le père s’inquiétait.
Il demanda à son gendre mouche ses intentions. La mouche
mâle répondit tout de go : je suis pour la paix des
familles et dès que les épousailles seront
consommées, nous butinerons vos restes.
Et ainsi se termine :
Décente
La veuve du père eut
un léger malaise. Elle s'offrait une petite cure
d'été au bord de la mer. Une perte de conscience ne
l'avait pas vue choir de son séant. Un effondrement certain mais
mou. Rien n'avait cassé. Les fèces et l'urine
s'étaient répandues en toute simplicité le long de
ses jambes flasques. Ponctuelle, l'odeur fut au rendez-vous. Un curieux
nota qu'elle ne portait pas de petites culottes tandis qu'il la mettait
en Position Latérale de Sécurité. Hôpital de
province puis de ville. Troisième étage, cardio-
pneumologie. Deuxième étage, bloc opératoire. Rez
de chaussée, réanimation. En face, service
funéraire. Pas d'acharnement en chemin. Cercueil. Urne choisie
par la belle-fille. Héritage ridicule. Allez donc ranger les
papiers.
C’est
la mère Michel qui a perdu son chat,
Qui crie par la fenêtre
à qui le lui rendra.
C’est le père Lustucru qui
lui a répondu :
Mais non la mère Michel
vot’ chat n’est pas perdu.
Sur l’air du tra la la la
Sur l’air du tra la la la
Sur l’air du tra dé ri
dé ra et tra la la la la
C’est la mère Michel qui
lui a demandé :
Mon chat n’est pas perdu, vous
l’avez donc trouvé ?
C’est le père Lustucru qui
lui a répondu :
Donnez une récompense, il
vous sera rendu.
Sur l’air du…
Et la mère Michel lui dit :
C’est décidé,
Si vous m’ rendez mon chat, vous
aurez un baiser,
Et le père Lustucru qui
n’en a pas voulu,
Lui dit : Pour un lapin votre chat
est vendu.
Sur l’air du…
C’est la mère Michel qui a
perdu son chat,
Pauvre mère Michel,
C’est la mère Michel qui a
perdu son chat,
Pauvre mère Michel,
Pauvre mère Michel…
Fin de La Mère Michel a lu IV,
2
Les précédents bulletins de la Mère Michel, comme
celui-ci, sont accessibles sur les sites :
d’ ENCRES VAGABONDES
de Serge CABROL & Brigitte AUBONNET
de l’écrivain Jean Claude BOLOGNE